L’adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs (AIT), rédigée par Marx en 1864, proclame que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Pour Marx, le prolétariat, par la situation de dépossession où il se trouve, a un intérêt objectif à la transformation sociale radicale. L’accumulation du capital, qui est aussi accumulation du prolétariat, augmente le poids démographique de ce dernier et le concentre dans certains lieux, favorisant son auto-organisation et sa constitution en sujet révolutionnaire. Pour autant, Marx n’était pas lui-même un prolétaire. Faut-il y voir une contradiction ?
Marx identifie un processus, le théorise, et cherche à le favoriser. Son intelligence théorique et pratique est mise au service d’un mouvement déjà en cours, elle lui propose des perspectives, mais ne s’y substitue pas.
Une rhétorique problématique
Dans la période récente, l’idée qu’il suffirait « d’écouter les concernés » est parfois brandie comme argument d’autorité pour appuyer certaines prises de position, au besoin en rappelant les statuts de l’AIT. Or, cette rhétorique est problématique à trois niveaux :
Tout d’abord, elle nie la diversité des points de vue des « concernés ». Les femmes, les travailleurs, les personnes d’une certaine origine ont des perceptions souvent diverses sur la réalité. La rhétorique des « concernés » fait comme si ces derniers constituaient des groupes totalement homogènes sur le plan des expériences vécues, des ressentis, des visions du monde et des aspirations. Écouter les concernés est absolument nécessaire, puisque cela permet de mieux comprendre cette diversité et de proposer des perspectives unificatrices. Pour autant, présupposer une homogénéité des points de vue individuels au sein de ces groupes relève du coup de force réifiant et essentialisant.
L’idée qu’il suffirait « d’écouter les concernés » est parfois brandie comme argument d’autorité pour appuyer certaines prises de position, au besoin en rappelant les statuts de l’ Association internationale des travailleurs.
Ensuite, elle justifie toutes les dérives subjectivistes et antiscientifiques. En effet, si la justesse d’un propos est réductible à la position de celui qui l’énonce, alors il n’existe aucune place pour le débat et pour le savoir rationnel. Or, la connaissance objective du monde est ce qui permet aux sujets mobilisés de voir clair et de s’orienter dans un monde complexe. L’idée que la connaissance puisse totalement s’émanciper des biais sociaux de toutes sortes est probablement illusoire. Pour autant, le souvenir de l’affaire Lyssenko, au cours de laquelle un agronome soviétique prétendit à tort invalider la génétique « bourgeoise » au nom d’une supposée « science prolétarienne » dans les années 1930, devrait nous faire réfléchir sur les risques d’une posture militante subjectiviste et relativiste.
La rhétorique des « concernés » fait comme si ces derniers constituaient des groupes totalement homogènes sur le plan des expériences vécues, des ressentis, des visions du monde et des aspirations.
Enfin, elle affaiblit les luttes. La rhétorique autour des « concernés » va de pair avec celle d’ « allié ». L’allié est un « non concerné » qui peut appuyer les luttes des « concernés » à condition de se subordonner à leur agenda. Or, on voit difficilement comment une telle position pourrait être opératoire ou viable. Pour revenir à l’exemple cité plus haut, le mouvement ouvrier a bénéficié des productions d’intellectuels et de scientifiques, qu’il a aussi contribué à former et à inspirer. En ce qui concerne des groupes minoritaires, la subordination a priori des « non concernés » (sommés de se soumettre) aux « concernés » condamne les luttes à la marginalité et à l’échec.
En somme, si l’objectif d’auto-émancipation est absolument incontournable, celui-ci ne saurait servir de paravent à des individus cherchant à établir un contrôle sur nos organisations politiques et syndicales en utilisant des procédés sophistiques et manipulatoires. Il ne saurait non plus justifier des dérives subjectivistes, antiscientifiques ou condamnant les luttes à la marginalité.
Constantin Lopez est membre du comité de rédaction de Cause commune.
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025