Jim FitzPatrick, Che Guevara VIVA CHE 1968 ! sérigraphie, reproduction de 2018, à l’occasion du cinquantenaire de sa création. © Jim FitzPatrick.
Le 5 mars 1960, le photographe cubain Alberto Korda couvre les funérailles des victimes d’un attentat contre-révolutionnaire mené la veille à La Havane. Son attention est focalisée sur Fidèle Castro, en plein discours. Derrière l’orateur, le visage d’Ernesto Guevara apparaît quelques secondes, le regard intense, coiffé de son béret à étoile. Korda déclenche et immortalise. Le cliché, qu’il intitulera plus tard Guerrillero Heroico, n’est pas retenu par le journal Revolución, et reste dans le studio du photographe pendant sept années, tiré à quelques exemplaires occasionnels.
En 1967, alors que le Che reste introuvable, l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli rend visite à Korda. Il repart avec deux tirages gratuits. Après l’exécution du Che en Bolivie en octobre 1967, Feltrinelli vend massivement la photo en Europe. Mais c’est l’artiste irlandais Jim Fitzpatrick qui opère la transformation décisive. En 1968, il crée une sérigraphie à partir de cette photographie en simplifiant la composition : aplats rouges, blancs et noirs, étoile jaune. Comme Korda, il prend la décision de ne pas protéger son œuvre par copyright, afin que l’image de ce « guérilléro héroïque » soit diffusée le plus largement possible. L’affiche, facilement reproductible, se répand alors à l’échelle mondiale, des manifestations de Mai 68 aux campus américains, jusqu’à devenir, encore aujourd’hui, un motif universel de contestation, bien que souvent détourné et dépolitisé par la culture de masse.
Ironie du sort : ce n’était pourtant pas l’effet escompté par la CIA et les forces armées boliviennes qui avaient arrêté et assassiné le Che en octobre 1967. Pour prouver sa mort au monde entier, et afficher ainsi une victoire militaire, ils s’étaient fait photographier autour de son corps sans vie, dans la buanderie de l’hôpital de Vallegrande. Loin de produire l’humiliation espérée, cette mise en scène, immortalisée notamment par Freddy Alborta, évoqua alors celle du Christ mort, comme dans la Lamentation de Mantegna (1470-1474). Le Che assassiné devint immédiatement un martyr. Mais c’est le portrait vivant du Che par Korda, fixant l’avenir, le regard droit et déterminé, que les mouvements révolutionnaires du monde entier allaient durablement adopter, comme pour crier, outre-tombe : « Hasta siempre, comandante ! ».
Élodie Lebeau-Fernández
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026
