Par

regard47.jpg

Extrait du film La Fam de Machogàs de Joan Flechet /Jean Fléchet, 1963, 51 minutes (disponible sur YouTube)

Existís un cinèma occitan popular ? C’est la question que se pose Pablo, l’un des membres du collectif DÈTZ (dix, du nombre de ses membres fondateurs), un laboratoire audiovisuel occitan créé en 2010. Cinéaste formé à ­l’ENSAV à Toulouse, et aujourd’hui basé à Marseille, il est revenu dans la ville rose pour proposer une projection de films de Joan Flechet (1928-...), ainsi qu’une conférence sur l’histoire et l’horizon (Asuèlh) du cinéma occitan, autrement dit une réflexion sur ce que pourrait être une structuration de la production cinématographique de cette aire linguistico-culturelle.

La Fam de Machogàs (La Faim de Machougas), réalisé en 1963 par Joan Flechet, est le témoignage d’un cinéma d’avant-garde occitan réalisé avec des paysans de Provence, pour des paysans de Provence. Dans un ton absurde, ce moyen métrage tourné en provençal – avec des musiques afghanes et issues du théâtre nô japonais –, met en scène un secrétaire municipal d’une cinquantaine d’années, victime d’une fringale permanente. Il cache des réserves partout, dans son lit, à côté de son bureau et même dans les archives communales, pour pouvoir s’empiffrer toute la journée. Jusqu’au jour où le maire de la commune l’empresse d’aller voir le médecin, un certain Monsieur Tripoux, qui lui ordonne pour sa survie de ne plus manger. Se voyant dépérir, Machogàs rentre dans sa campagne natale. Pour lui redonner goût à la vie, sa promise qui l’attend depuis trente ans l’accueille avec une succession de plats du terroir et, pour la première fois du film, Machogàs est rassasié. Sa belle et lui finissent par batifoler dans les champs et les bosquets.

La gloutonnerie insatiable de ce fonctionnaire solitaire, parti de chez lui à la fleur de l’âge, est, on le comprend à la fin, une métaphore filée pour souligner le manque du pays. Machogàs est passé à côté de sa vie et de l’amour conjugal pour répondre aux promesses d’une ascension sociale en faisant carrière en ville. Choix qui ne l’a jamais comblé…

Suite à son tournage, ce film, comme les autres réalisations de Jean Fléchet d’ailleurs, a été projeté tous les soirs de manière itinérante dans les villages de Provence. L’objectif ? Créer un court-­circuit dans le commerce traditionnel du film. Pour cela, la police a interdit les projections et saisi les films de celui qui se revendiquait non pas auteur mais « artisan rural ». Voilà un bel aperçu de ce qu’a pu être un cinéma autonome et populaire occitan qu’il reste encore à redécouvrir.

Élodie Lebeau-Fernández

Cause commune47 • janvier/février 2026