Le marxisme, selon la volonté de ses fondateurs, n’est ni un manuel ni un texte sacré. Il évolue de manière dialectique avec l’expérience historique concrète du mouvement communiste mondial, à travers un apprentissage de l’expérience historique qui devient théorie et développe la pensée marxiste précédente. C’est pourquoi on fait souvent référence au marxisme-léninisme pour désigner les progrès concrets du marxisme à la suite des événements historiques en Russie et de l’élaboration marxiste qu’en a faite Lénine.
Structure et superstructure, une relation dialectique
L’un des thèmes qui a longtemps fait débat dans le monde marxiste est celui de la structure et de la superstructure : le premier concept fait référence à la structure économique productive, tandis que le second fait référence à la vie culturelle, religieuse, artistique et intellectuelle. Une lecture mécaniste de la pensée de Marx et Engels fait découler mécaniquement la seconde de la première : les bases matérielles de la société déterminent immédiatement la production culturelle, qui sera donc l’expression directe du rôle dominant de la classe capitaliste. Cette lecture économiste et mécaniste est peut-être due au fait que les fondateurs du marxisme devaient, à leur époque, lutter contre la tendance idéaliste dominante, qui soutenait exactement le contraire, à savoir que ce sont les « idées » qui déterminent les changements dans le monde. Le marxisme ultérieur a clairement établi que la relation entre les deux sphères est dialectique et plus complexe que ne le soutiennent certains lecteurs de Marx.
En particulier, l’expérience historique en Occident, où la structure sociale est plus complexe que celle de la Russie tsariste, a conduit les militants communistes à approfondir l’analyse de la relation entre ces deux concepts. Le concept de bloc historique de Gramsci est le fruit de cette réflexion. Dans les sociétés capitalistes avancées, où il existe des espaces de démocratie, la contradiction réside dans le nombre restreint de la classe dominante : si nous voulons l’exprimer en termes non marxistes, mais à la mode ces dernières années, celle-ci représente 1 % de la population, mais détient le pouvoir politique. Cela s’explique par sa capacité à exercer une hégémonie, autre concept fondamental chez Gramsci, sur d’autres couches sociales, y compris sur des éléments de la classe ouvrière. C’est précisément l’hégémonie qui montre à quel point la division nette entre structure et superstructure est erronée selon Gramsci : le concept est purement super structurel, mais il est en même temps à la base du pouvoir durable de la classe dominante. L’hégémonie de la classe dominante est sa capacité à attirer à elle des parties de la société qui ont des intérêts matériellement différents et contraires ; c’est la capacité du 1 % à obtenir un pouvoir durable alors qu’il s’agit en réalité d’une infime minorité.
L’hégémonie de la classe dominante
Elle s’exerce différemment selon les moments historiques et les réalités : les dynamiques d’un pays avancé ne sont pas les mêmes que celles d’un pays du sud du monde ; mais, même au sein du monde avancé, la réalité italienne n’est pas la même que la réalité française et les formes et les modes de construction et de développement de cette hégémonie sont différents.
Grâce à l’hégémonie, la classe dominante est en mesure de construire un bloc historique : une union durable entre des classes et des segments de société différents, mais qui reconnaissent à la bourgeoisie le rôle de direction et de représentation, même partielle, de leurs intérêts. Le bloc historique est à la fois construit sur l’hégémonie, mais il produit lui-même une superstructure qui le représente et lui confère une unité (face à une réalité matérielle qui, autrement, serait différente ou opposée). Pour Gramsci, dans le bloc historique qui se présente à une époque donnée, « les forces matérielles sont le contenu et les idéologies la forme », mais la distinction est « purement didactique, car les forces matérielles ne seraient pas concevables historiquement sans forme et les idéologies seraient des fantaisies sans les forces matérielles ». Il s’agit donc d’expliquer l’ensemble du bloc historique, en renonçant à la simplification qui consiste à dénoncer la « fonctionnalité » des idéologies aux forces matérielles.
Il en découle deux conséquences « pratiques ». Pour comprendre la structure du pouvoir de la classe dominante actuelle, on ne peut se contenter d’analyses « économistes » ou de photographies plus ou moins fidèles à la réalité des sondages. Il est nécessaire de comprendre la forme que prend aujourd’hui l’alliance entre la classe dominante capitaliste et impérialiste et les couches sociales qui la soutiennent. Et cela doit être fait dans le contexte concret de la France d’aujourd’hui. Dans le même temps, l’avant-garde de classe que constitue le Parti communiste doit entreprendre la construction d’un bloc historique alternatif capable de réunir la classe ouvrière et d’autres segments de la société française, non seulement en ce qui concerne les élections ou les « alliances de classe », mais de manière durable et capable de surmonter les contradictions qui les divisent aujourd'hui.
Grâce à l’hégémonie, la classe dominante est en mesure de construire un bloc historique : une union durable entre des classes et des segments de société différents, mais qui reconnaissent à la bourgeoisie le rôle de direction et de représentation, même partielle, de leurs intérêts.
Il n’est pas possible d’approfondir ici cette analyse, qui nécessite un travail collectif et de longue haleine. Je me limiterai à donner une indication pour commencer le travail. Le populisme (de droite ou de gauche, mais qui, à mon avis, mène toujours à droite) qui s’est développé dans toutes les sociétés occidentales après la crise de 2008 est le symptôme d’une crise entre les classes dominantes des pays avancés et les classes moyennes, ces classes qui sont l’expression de petits capitaux, ou de structures à mi-chemin entre le travail salarié et la structure purement capitaliste : après des décennies pendant lesquelles elles ont reconnu aux premières le leadership moral et politique de la nation, elles se sont retrouvées à payer le prix de la crise, tandis que la grande bourgeoisie capitaliste, désormais financiarisée et internationalisée, en est sortie plus forte qu’auparavant. La nature souvent nationale des petits et moyens capitaux se heurte à celle, désormais internationale, du grand capital, qui est obligé d’exploiter les premiers pour maintenir sa position. Il en va de même pour les travailleurs qui soutenaient autrefois des positions conservatrices et favorables aux patrons. La réaction populiste à la crise est à la fois un symptôme de cette crise de direction et l’instrument grâce auquel le grand capital a su ramener à lui des couches qui s’étaient éloignées. Cependant, la crise d’hégémonie demeure et des possibilités concrètes s’ouvrent pour désarticuler le bloc historique actuel et en construire un autre autour de la classe travailleuse.
Lorenzo Battisti est militant du PCF Paris.
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025