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Le populisme de gauche (les thèses de Ernesto Laclau et Chantal Mouffe reprises notamment en France par La France insoumise) accorde une place centrale aux affects dans la construction politique. L’idée fondamentale est que les identités collectives et les volontés politiques ne se forment pas principalement à partir d’intérêts objectifs ou d’analyses rationnelles des structures sociales, mais à travers des émotions partagées : colère face à l’injustice, à la misère, au racisme, sentiment d’abandon, désir de reconnaissance ou d’appartenance. La politique devient alors un travail de mobilisation des passions, visant à agréger des demandes hétérogènes en un « peuple » opposé à une élite ou une « caste » désignée comme responsable des maux sociaux.

Cette revalorisation des affects constitue certes une critique pertinente d’une vision technocratique ou purement rationaliste de la politique, qui tend à sous-estimer la dimension émotionnelle de l’engagement collectif. Cependant, elle soulève plusieurs problèmes majeurs lorsqu’elle devient le fondement principal de l’action politique. En mettant l’accent sur la construction affective d’un « nous » plutôt que sur l’analyse des rapports sociaux, le populisme de gauche risque de déplacer le cœur de la conflictualité politique. Les conflits ne sont plus pensés comme l’expression de structures objectives – rapports de classe, domination économique, inégalités matérielles – mais comme des oppositions discursives et émotionnelles entre camps construits symboliquement par le discours.

La construction émotionnelle du peuple peut réussir à rassembler largement, mais elle ne garantit ni la cohérence ni la radicalité des mesures envisagées pour transformer les rapports économiques et sociaux.

Par ailleurs, l’agrégation d’affects très hétérogènes suppose la figure du leader comme point d’articulation de ces demandes hétérogènes. Sans être naïf, sans ignorer le besoin d’incarnation de toute politique, y compris de la politique d’émancipation, accorder une telle centralité à la figure du leader ne va pas sans poser problème, d’autant que Laclau et Mouffe ne sont pas très diserts sur la question des contre-pouvoirs à l’intérieur du camp de l’émancipation.

Ensuite, la centralité des affects tend à s’accompagner d’un certain flou programmatique. En insistant sur la dynamique de mobilisation plutôt que sur le contenu des politiques à mener, le populisme de gauche apparaît souvent évasif quant aux transformations concrètes qu’il propose. La construction émotionnelle du peuple peut réussir à rassembler largement, mais elle ne garantit ni la cohérence ni la radicalité des mesures envisagées pour transformer les rapports économiques et sociaux. Le risque est alors celui d’une politique principalement expressive, où l’identification affective et le sentiment d’appartenance prennent le pas sur l’élaboration de projets précis capables de s’attaquer aux causes structurelles des dominations. En langage hégélien, la politique n’est pas négation indéterminée, refus absolu du monde et attente du tout Autre. La politique advient avec le passage à la « négation déterminée », celle qui donne un contenu concret aux idéaux.

La logique affective du populisme homogénéise artificiellement un « peuple » construit par le discours, elle tend à invisibiliser les contradictions internes, les intérêts divergents et les conflits réels qui traversent la base sociale de la gauche.

Enfin, la logique affective du populisme homogénéise artificiellement un « peuple » construit par le discours ; elle tend à invisibiliser les contradictions internes, les intérêts divergents et les conflits réels qui traversent la base sociale de la gauche. Ainsi, le populisme de gauche et la logique de l’affect passent sous silence l’hégémonie actuelle des diplômés sur la gauche. Hégémonie telle que Thomas Piketty n’hésite pas à définir la gauche actuelle comme le « parti des diplômés » ou un parti d’élite dans un système d’élites multiples.

Ainsi, la critique du populisme de gauche et de la place accordée aux affects ne consiste pas à nier leur importance en politique, mais à souligner le danger qu’il y a à les ériger en principe structurant exclusif. En privilégiant les passions sur l’analyse des rapports sociaux, le populisme de gauche risque de se priver de ce qui a historiquement fait la force des projets émancipateurs : la capacité à relier l’expérience vécue des dominations à une compréhension structurée du monde social et à des objectifs politiques clairement définis.

Florian Gulli est membre du comité de rédaction de Cause commune

Cause commune46 • novembre/décembre 2025