En 2011, le mouvement Occupy Wall Street popularise le slogan politique « Nous sommes les 99% », qui désigne l’opposition entre une très petite élite économique – le « 1 % » – concentrant richesses, pouvoir politique et capacité de décision, et l’immense majorité de la population soumise aux effets du capitalisme – les « 99% ». En 2016, Pierre Laurent, secrétaire national du PCF de l’époque, publie un ouvrage politique du même nom 99 % (Le Cherche midi).
99% slogan politique ?
Très parlant politiquement, ce slogan permet de saisir l’idée d’une concentration extrême des richesses. En ce sens, le slogan peut faciliter la construction d’un « nous » politique face à une oligarchie économique pour être un outil de politisation des inégalités sociales contemporaines. Pour les marxistes, les classes sociales ne sont pas des catégories statistiques mais des rapports sociaux antagonistes : le « 1 % » ne désigne pas seulement une élite fortunée, mais la fraction de la classe capitaliste qui concentre la propriété, le pouvoir économique et l’influence politique à une échelle transnationale, en la rendant visible et identifiable comme adversaire collectif. Les « 99 % », quant à eux, ne constituent pas une classe en soi : ils sont traversés par des rapports sociaux (classe, genre, race, nationalité, etc.).
On peut reprocher au slogan d’invisibiliser des formes spécifiques de domination et donc les contradictions internes qui peuvent exister au sein de ce tout. Par conséquent, ce concept n’a d’intérêt que s’il est pensé comme une coalition potentielle plutôt que comme une identité sociale unifiée. Ce slogan a constitué une proposition politique pour dépasser dans les consciences le morcellement des expériences sociales où les rapports sociaux tendent à être individualisés et où l’exploitation est transformée en échecs personnels. Le « 99 % » ne décrit donc pas une classe déjà donnée ; il désigne un potentiel de subjectivation collective fondé sur une condition commune : l’exploitation et la subordination au capital.
Le « 99 % » peut être ainsi réduit à une opposition morale entre une majorité « spoliée » et une minorité « excessive », sans remise en cause des rapports sociaux qui produisent structurellement l’exploitation
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit le Féminisme pour les 99 %. Un manifeste (La Découverte, 2019) théorisé notamment par Nancy Fraser, Cinzia Arruzza et Tithi Bhattacharya. Les auteures critiquent à la fois le capitalisme néolibéral et ce qu’elles nomment le « féminisme du 1 % », centré sur la réussite individuelle de femmes déjà privilégiées, souvent au détriment des conditions de vie d’une majorité de femmes. Avec leur concept de « féminisme pour les 99 % », elles affirment que l’émancipation des femmes est indissociable des luttes contre l’exploitation économique, le racisme, la précarisation du travail et la destruction des services publics. Ce concept est conçu pour penser le féminisme comme un projet de transformation sociale globale, et non comme une simple extension de l’égalité formelle au sein d’un système inchangé.
99% outil stratégique ?
Une nouvelle fois, stratégiquement l’usage de ce terme « 99 % » peut apparaître comme une simplification qui masque des conflits réels entre groupes dominés, à l’échelle nationale et internationale. De plus, la construction d’un sujet politique aussi large pose la question des modalités concrètes de l’action collective. Marx lui-même soulignait que la classe exploitée ne se constitue comme sujet politique qu’à travers la lutte. Ici le concept n’a de portée stratégique que s’il est orienté vers une perspective anticapitaliste claire. Le problème n’est pas la concentration excessive des richesses en soi, mais le mode de production qui la rend nécessaire. Sans cette clarification, le « 99 % » peut être récupéré par des projets réformistes ou nationalistes qui ne remettent pas en cause la propriété privée des moyens de production. C’est ici sa principale limite : celle de fonctionner comme une catégorie politiquement indéterminée, susceptible d’être investie par des projets idéologiques potentiellement contradictoires. Le « 99 % » peut être ainsi réduit à une opposition morale entre une majorité « spoliée » et une minorité « excessive », sans remise en cause des rapports sociaux qui produisent structurellement l’exploitation. Cette indétermination ouvre la voie à des appropriations réformistes, qui se contentent de réguler les excès du capital, mais aussi à des usages populistes, voire nationalistes, qui redirigent la conflictualité sociale vers des boucs émissaires – étrangers, exilés ou élites politiques abstraites – tout en préservant la propriété privée et les rapports de production existants.
Enfin, le thème des 99 % charrie peut-être une illusion. Il pourrait laisser penser que la domination ne tient qu’à un fil et que l’émancipation sera chose facile et indolore. Mais la base sociale de l’extrême-centre est évidemment plus large que 1 %. L’extrême centre a certes de moins en moins d’audience, mais Macron ne s’est pas fait élire deux fois avec 1 % des voix. D’autres fractions de classe ont des intérêts communs avec le 1 %. Les intentions de vote pour 2027 créditent ce centre d’au moins 15 %. Et nombre d’électeurs d’un Raphaël Glucksmann pourraient s’y retrouver aussi. Ce qu’il faut affronter, c’est donc davantage 20 % que 1 %.
Le « 99 % » apparaît moins comme un concept marxiste que comme une tentative de rendre lisible la conflictualité de classe. S’il a permis de visibiliser la concentration du capital et de produire un imaginaire antagonique accessible, son usage est resté flottant, oscillant entre dénonciation morale et critique partielle des inégalités et plus largement du capitalisme, sans parvenir à s’imposer durablement en tant qu’outil stratégique pour l’analyse marxiste des rapports de production.
Fanny Charnière est membre du comité de rédaction de Cause commune
Cause commune n° 46 • novembre/décembre 2025