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Votre rubrique critiques ce mois-ci : 

L’Uruguay, une nation d’Extrême-Occident au miroir de son histoire indienne, de Dario Arce Asenjo, L’Harmattan, 2018.
La Sainte et la Gitane de Jean-Emmanuel Ducoin, éditions Anne Carrière, 2018.
Qui a tué mon père de Édouard Louis, Seuil 2018.
La culture dans tous ses états, Revue Espaces Marx, n° 38-39 Dossier coordonné par Robert Horville

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L’Uruguay, une nation d’Extrême-Occident au miroir de son histoire indienne

de Dario Arce Asenjo,
L’Harmattan, 2018.
par Pierre Crépel
Dans de nombreux pays, y compris la France, les aspirations à la justice, à la démocratie, à l’émancipation entrent en interaction, de façon parfois étrange ou désarçonnante, avec des mouvements communautaires liés à l’histoire des colonisations ou des immigrations. Ces mouvements peuvent alterner le meilleur et le pire, il faut savoir les analyser. Un détour par l’Uruguay peut nous être utile. Les dirigeants de ce pays, et même le peuple, se vantaient d’être tous européens, « descendus du bateau », et purifiés de toute « race indienne » depuis près de deux siècles. La patrie s’était construite en obtenant l’indépendance (1828-1830) vis-à-vis de l’Espagne, mais aussi du Portugal et du Brésil, dans une relation ambiguë avec l’Angleterre ; les Indiens étaient considérés comme déjà fort peu nombreux au début du XIXe siècle et disparus à partir de la décennie 1830 : une situation toute différente de celles de la Bolivie, du Mexique ou même du Chili. Jusque vers 1980, ceux qui avaient néanmoins quelque ascendance (partielle) indienne s’empressaient de la cacher, ou de l’enfouir, de l’oublier, d’en avoir honte. Puis « l’indianité » est presque devenue une mode en quelques années. Le massacre de Salsipuedes (11 avril 1831), sorte d’extermination des Indiens charruas, à l’instigation du premier président de l’Uruguay, Fructuoso Rivera, est (ré)apparu dans les livres d’histoire et d’enseignement. Les restes de Vaimaca Peru, l’un des derniers caciques indiens (montré en France comme une bête de zoo en 1833), conservés au musée de l’Homme à Paris, ont été rapatriés en 2002.
Dans cet ouvrage remarquable d’histoire, d’ethnographie, de généalogie, d’étude des représentations sociales, voire de politique, Dario Arce ne se contente pas d’aborder la question d’un seul point de vue. Il croise les dernières recherches scientifiques issues de l’archéologie, de la génétique ou de l’examen des documents, avec des enquêtes de terrain, auprès des anciens comme des jeunes, des citadins comme des habitants de villages reculés. Des liens en partie inattendus apparaissent avec les souffrances liées à la dictature (1973-1985), avec les antagonismes séculaires entre les deux partis traditionnels blancos (défenseurs des grands propriétaires terriens) et colorados (représentant les intérêts des groupes urbains de Montevideo), avec les mouvements émancipateurs qui ont traversé le continent au cours des dernières décennies.
Ce livre peut indirectement être lu comme une histoire de l’Uruguay. Mais il peut servir, sans rien transposer de façon brutale, pour une réflexion sur l’Amérique latine, sur les colonisations et sur les immigrations.  l

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La Sainte et la Gitane

de Jean-Emmanuel Ducoin,
éditions Anne Carrière, 2018.
par Valère Staraselski
Rares aujourd’hui sont les romans où les narrateurs et leurs créateurs venant des classes populaires, les classes d’en bas, les racontent, ces classes… Nous voici, avec La Sainte et la Gitane, dans les années 1980 du siècle dernier encore si proche. Entre 1977 et 1983 exactement, en compagnie d’un garçon, fils unique, que le sort ou la providence a doté d’une parentèle pas vraiment commune, l’une, sa tante, mystique, stigmatisée, considérée comme une sainte par certains, recevant des visites des grands de ce monde, et, réputée pour ses dons de guérisseuse, l’autre, sa grand-mère, véritable centrale nucléaire d’amour pour son petit-fils, aimante au possible.
« En toute logique, je me demande si la honte éprouvée par Mamie devant ses séances de ménage n’explique pas certains de ses silences envers les autres… Elle aussi a honte. Honte de révéler son métier, même à quelques-uns de ses propres enfants. Et elle a honte d’avoir honte. »
Rares aujourd’hui sont les romans où la religion, la religion chrétienne, catholique même, ou à vrai dire la foi, considérée comme dépassée ou comme quantité négligeable, tient l’un des rôles principaux de ce récit initiatique, car c’en est un.
« La foi des pauvres, celle qui est exclusivement tournée vers les autres. »
Et, encore plus rares aujourd’hui sont, semble-t-il, les romans où le lien culturel entre la foi et l’engagement fait récit.
« Un jour, évoquant les théologiens de la libération, qui ont révolutionné l’Église en Amérique latine, le Père Pichon lui-même nous avait dit : “Les chrétiens doivent se préoccuper de la vie terrestre en premier lieu.” Avant d’ajouter : “C’est la meilleure manière de préparer sa venue dans l’au-delà.” Après le cours, un camarade de classe s’en était étonné : “Il est marxiste, lui, où quoi ?” Je me souviens lui avoir répondu : “Non, il est comme Jésus.” »
Sans conteste, La Sainte et la Gitane appartient à la catégorie des romans d’apprentissage, de formation, en tout cas, on a bien à faire à un texte autobiographique où l’on suit un enfant pour qui peu à peu « la lucidité devient douleur ».
On apprend beaucoup dans ce beau roman de Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef à L’Humanité. À la lecture, l’évidence s’impose, l’histoire qui y est contée intéressera au plus haut point celles et ceux qui considèrent que conviction et engagement relèvent d’une nécessité absolue. Toutes générations confondues. l

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Qui a tué mon père

de Édouard Louis,
Seuil 2018.
par Jean-Michel Galano
Édouard Louis continue à tracer son chemin, celui qui consiste à mettre en rapport deux sphères que la culture dominante et la tradition littéraire cherchent à tenir aux antipodes l’une de l’autre ; celle de la politique et celle de la vie intime et familiale. À la question : « Tout est-il politique ? », je ne sais pas si l’auteur répondrait par l’affirmative, mais il soulignerait certainement que beaucoup de choses qu’on croit indignes de la réflexion politique et même de la réflexion tout court sont des effets de décisions politiques, et donc politiques de plein droit.
Ce père qu’il interpelle tout au long du livre, sans espoir de réponse, malgré une ébauche de réconciliation dans les dernières lignes, c’est d’abord un corps détruit par la misère, l’accident du travail, l’alcool, les frustrations d’une pauvreté qui n’est pas que matérielle. Ces souffrances, où s’enracinent toutes les phobies et toutes les haines, y compris la haine de soi, l’auteur en souligne parfaitement le caractère social. Bon connaisseur de la pensée de Sartre, il ne se satisfait pas de la conception selon laquelle un homme est la somme de ses actes. Ce qui constitue une personnalité, c’est tout autant et peut-être davantage ce qu’on n’a pas réussi à faire, à devenir ou à concrétiser. Puissance du négatif au cœur même de la vie de tous les jours !
La réflexion sur la violence, qui est dans les deux textes déjà publiés d’Édouard Louis comme un fil conducteur, s’oriente ici délibérément vers la recherche des causes. La violence qui se répercute et s’amplifie, parfois sous les formes subtiles et intellectualisées de la vengeance froide, trouve son origine ultime dans des choix politiques. Les dernières pages du livre se contentent de rappeler, dates à l’appui, les décisions qui, de Chirac à Macron, en passant par Hollande, ont rendu les pauvres, et tout particulièrement les victimes d’accidents du travail, de plus en plus vulnérables : transformation du RMI en RSA, « incitations au retour à l’emploi », amputation des APL. Édouard Louis nomme ceux qui ont, qui auront tué son père : « Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Bertrand, Macron. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. [...] L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »
Édouard Louis a raison. Il a raison aussi quand il remarque que les possédants ont peu à redouter de la politique et dès lors peuvent se permettre d’y voir un art ou un jeu, alors que, pour les pauvres, un gain ou une perte de pouvoir d’achat sont des événements lourds de conséquences. Une augmentation de la prime de rentrée scolaire, c’est le bonheur, la fête… Qui lira ces pages comprendra que l’inégalité sociale se prolonge aussi dans cette distorsion par rapport à la politique, jeu pour les uns, drame pour les autres.
Dans ce court livre qui tient à la fois de la confession et du pamphlet, l’auteur répond à la seule question « qui ? ». On peut le regretter. Les personnes qu’il dénonce à juste titre n’étaient pas les seules (Quid des stratèges patronaux, des faiseurs d’opinion médiatiques, des bateleurs politiciens ? Quid du capitalisme ?) ; et ces personnes elles-mêmes ne sont-elles pas les personnifications de rapports sociaux et de logiques d’exploitation dont elles sont seulement les supports assumés ? l

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La culture dans tous ses états,

Revue Espaces Marx, n° 38-39
Dossier coordonné par Robert Horville
par Igor Martinache
Signe des temps : alors que le numéro 6 de Cause commune était en voie d’élaboration, la Revue Espaces Marx éditée par l’association Espaces Marx du Nord consacrait un numéro double à la question de la culture, ou plus exactement à un « tableau de la culture dans le Nord-Pas-de-Calais ». Deux initiatives complémentaires plus que redondantes dont la concomitance vient signifier l’importance de cet enjeu lui-même pluriel aujourd’hui dans le combat communiste, et au-delà, alors que l’on a trop souvent tendance à le reléguer au second plan derrière les batailles matérielles. Mêlant comme à l‘habitude les points de vue d’actrices et acteurs et de chercheuses et chercheurs investis sur le domaine concerné, ce dossier de la revue nordiste propose un panorama vaste et bigarré qui met en évidence l’ampleur des sujets en question, en révèle des aspects souvent inaperçus par les publics et met enfin en lumière des initiatives s’efforçant de bâtir des alternatives à l’idéologie dominante en la matière.
Structuré en trois parties, le dossier s’ouvre sur un premier ensemble de textes rassemblés sous l’interrogation « La culture ou des cultures éclatées ? ». Chroniqueur du spectacle vivant à Liberté hebdo, Paul K’ros propose un état des lieux de la politique régionale des Hauts-de-France en matière culturelle, soulignant la richesse des lieux et réseaux qui ne se limitent pas à la pointe émergée de « l’iceberg culturel » mais aussi les menaces que font peser les restrictions budgétaires en dépit des annonces contraires faites par la nouvelle majorité de droite au conseil régional. Conseillère municipale de Valenciennes, Nathalie Lorette met pour sa part en avant une autre menace, celle de la marchandisation, contre laquelle l’exception culturelle constitue selon elle un bouclier à défendre. Nicolas Naudé, directeur de Travail et culture, centre de recherche et d’innovation artistique et culturelle du monde du travail (TEC/CRIAC), développe l’histoire sur plusieurs décennies des rendez-vous partiellement manqués entre acteurs du monde culturel et ceux du monde du travail, en raison notamment des fortes hésitations du ministère de la rue de Valois, tandis que Catherine Meyza, animatrice de la commission Mémoire et culture de l’union départementale CGT du Nord expose les croisements insuffisamment connus entre syndicalisme et culture. Jean-Claude Tollet développe pour sa part l’une de ces expériences originales menée autour de la mémoire des ouvriers de l’usine de machines agricoles Massey Ferguson fermée en 1984. Enfin, cette première partie se termine par des contributions de Bernard Lecherbonnier et Marc Bubert autour des enjeux respectifs de la francophonie et de la culture classique. 
Consacrée aux relations entre « culture et média », la deuxième partie s’ouvre sur un récit par Marc Maille de l’histoire et des principes de Radio Campus Lille, première radio libre associative de France créée en 1969. Francine Auger, ancienne directrice de Canal-Sambre venue du spectacle vivant, raconte pour sa part dans un entretien l’aventure de cette autre radio locale née à Aulnoye-Aymeries, devenue Canal-FM, et plus largement détaille les enjeux de ce type de média. Enfin, dans un autre entretien, Véronique Marchand, journaliste à France 3 Nord-Pas-de-Calais présente sa chaîne de l’intérieur et défend au passage les efforts accomplis par certains journalistes de cette antenne du service public pour promouvoir la vie culturelle sans pour autant masquer toutes les contradictions auxquelles ils se confrontent. Un dernier ensemble est consacré aux effets d’Internet sur la culture, avec deux contributions de chercheurs sur ces questions : une réflexion sur la « révolution numérique » comme nouvel avatar du capitalisme contemporain, et une enquête sur les usages du numérique par les lycéennes et lycéens de la région.
La dernière partie du dossier s’intéresse à la mise en évidence de quelques exemples de politiques culturelles montrant par le geste que des alternatives sont possibles. Est ainsi développé en premier lieu par son propre maire, Bernard Baudoux, le cas de la ville d’Aulnoye-Aymeries, déjà évoqué, foyer culturel particuliè­rement important, après avoir été un nœud ferroviaire incontournable, et aujour­d’hui notamment connue pour son festival original des « Nuits secrètes » où les participants déambulent entre différents lieux chargés d’histoire sans savoir qui et ce qu’ils vont y entendre en concert. S’ensuivent d’autres entretiens avec les responsables de l’action culturelle, l’un élu, l’autre administratif, pour les ex-universités de Lille 3 et Lille 1, aujourd’hui fusionnées au sein de l’université de Lille, du directeur de la DRAC des Hauts-de-France, et une présentation du centre régional des œuvres universitaires (CROUS) de Lille par l’un de ses anciens responsables, Christian Vanhaecke. Certains pourront s’étonner de cet accent porté au monde universitaire et auraient pu souhaiter davantage d’initiatives locales en contrepoint de la politique particulièrement active de la ville de Lille dans ce domaine, mais qui n’est pas sans soulever localement de multiples questions quant aux populations réellement ciblées. Il n’en reste pas moins un dossier particulièrement roboratif à même d’intéresser bien au-delà des Hauts-de-France et qui contribuera à n’en pas douter à aider ses lecteurs à construire les luttes nécessaires dans ce domaine.

Cause commune n°9 • janvier/février 2019