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L’ex-P-DG de Renault-Nissan-Mitsubishi, Carlos Ghosn, fut un temps l’incarnation de la mondialisation triomphante. Revenir sur l’histoire de ce grand et sulfureux patron, sur la solidarité manifestée par sa classe, est une manière de s’interroger sur le fonctionnement du capitalisme contemporain, et sur les rapports entre finances et criminalité.

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Carlos Ghosn a été longtemps un des plus puissants patrons au monde. Il dirigeait un groupe de 450 000 salariés, qui réalisait un chiffre d’affaires de 200 milliards d’euros. Ce responsable d’un véritable empire était aussi un des hommes les plus riches, au train de vie fastueux et assumé sans complexe. Lui qui aimait vanter la « frugalité » à ses employés s’était permis de privatiser Versailles pour une sauterie familiale.
Il était loué par l’essentiel de la presse comme un homme irremplaçable, providentiel. C’était le cost-killer impitoyable. Entouré d’une cour d’inconditionnels, il géra sans aucun contre-pouvoir des années durant et bénéficia du soutien sans faille de l’État français, actionnaire significatif de Renault. Ghosn aimait s’afficher en homme d’affaires toujours entre deux aéroports. Son autobiographie, en 2003, s’intitulait aimablement Citoyen du monde.
Pourtant, le 19 novembre 2018, Ghosn fut arrêté à sa descente d’avion à Tokyo et allait se trouver quatre fois inculpé. Pour dissimulation de revenus différés. Ses rémunérations de 2017 s’élevaient à 22 millions de dollars, dont 15 millions n’étaient pas déclarés. Pour abus de confiance aggravé (plusieurs dizaines de millions de dollars ont transité par des sociétés d’Oman ou d’Arabie saoudite pour arriver sur ses comptes ou ceux de ses proches). Pour dépenses litigieuses (frais d’avion, appartement à Rio, maison à Beyrouth, dépenses suspectes, commissions à des intimes, soupçons d’emplois fictifs). Nissan a évalué le préjudice à 300 millions de dollars.
Devant un tel étalage, les collègues du CAC 40 de Carlos Ghosn se montrèrent un brin gênés, ses amis politiques français itou mais ils ne l’abandonnèrent pas. Nicolas Sarkozy en personne lui rendit visite dans un salon de l’ambassade de France le 21 octobre 2019, Ghosn s’étant offert une mise en liberté moyennant le paiement d’une caution de 4 millions d’euros. Une trentaine de responsables de la droite, dont Christian Jacob, président de LR, Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI, Gérard Longuet et Bruneau Retailleau, sénateurs LR, signèrent, au même moment, un manifeste pour dénoncer « un acharnement judiciaire évident, dans un pays (le Japon) où l’aveu est au cœur du système pénal et où 99,4 % des inculpés sont condamnés. Quand un de nos compatriotes est confronté à de graves manquements au devoir d’impartialité à l’étranger, n’est-il pas légitime de lui porter assistance ? Il s’agit de justice. Tout simplement ».
Profitant, fin décembre 2019, d’un moment d’ « inattention » de ses gardiens, Ghosn s’évade, quitte sans encombre dans un jet privé le Japon, traverse sans encombre la moitié de la planète, transite sans encombre par la Turquie et arrive sans encombre et sans papiers (mais pourquoi aurait-il besoin de papiers puisqu’il est citoyen libanais ?) à Beyrouth. Pour cette escapade, il a eu recours aux services de voyous tarifés. De bonnes âmes rappelèrent alors que Carlos Ghosn héritait d’une histoire scabreuse (voir encadré).

« Au-delà du cas Ghosn, cette histoire est emblématique de la composante criminelle du grand capitalisme. »

Libre, l’ex-P-DG va montrer son savoir-faire, à hauteur de son compte en banque. Il commence par mettre en branle une foule de juristes. La description par la presse de son avocat Carlos Abou Jaoude, qui coordonne ce volet juridique, vaut le détour : « Ce passionné de voitures de sport roule en Maserati 4 portes, adore les grands vins français et offre des cigares cubains bagués à son nom. » Abou Jaoude joue les intermédiaires avec six cabinets internationaux d’avocats, pas loin de soixante personnes au total, dont les Français François Zimeray, Jean-Yves Le Borgne et Jean Tamalet. Des honoraires qui se chiffrent en millions d’euros, mais Ghosn assure, dit-on, notamment « en faisant jouer les assurances ».
Avec les avocats, l’autre priorité de Ghosn est de s’assurer une bonne communication. Il fait appel à la Française Anne Méaux et son agence Image 7. Méaux est la communicante attitrée du CAC 40, celle que l’on surnomme « la patronne des patrons ». Une femme d’affaires et une militante de droite de longue date. Sa biographie sur Wikipedia est instructive : « Elle vit une adolescence engagée contre le communisme et dans plusieurs groupes de l’extrême droite. En 1968 elle monte un comité antigrève au lycée Jules-Ferry ; elle milite également à Occident et Ordre nouveau, devient présidente du groupuscule d’extrême droite GUD, Groupe uni défense-Assas et intègre en 1974 le comité central du Parti des forces nouvelles (elle y est la seule femme) aux côtés de François Brigneau, Roland Gaucher ou Alain Robert. » On la retrouve ensuite dans les services de presse et de communication de Valéry Giscard d’Estaing, fréquentant l’univers ultralibéral, genre Madelin ou Léotard avant de créer son agence Image 7.
C’est donc elle qui est chargée d’organiser la fameuse conférence de presse de début janvier 2020 à Beyrouth. Toute une faune médiatique occidentale, triée sur le volet (les Japonais sont écartés), va déferler non pas pour rendre compte de la contestation populaire qui traverse la ville, ni des échos de la guerre syrienne toute proche, mais pour écouter la défense de Carlos Ghosn. Tous les Anglo-Saxons sont là, CNN, CBS, BBC, Financial Times, The Wall Street Journal, The Washington Post, une pléiade de Français aussi, Sonia Mabrouk d’Europe 1, Bernard de La Villardière de M6, Anne-Elisabeth Lemoine de C’est à vous de France 5, les gens du Quotidien de TMC, toutes, tous ont fait l’impudique voyage de Beyrouth pour tendre leur micro complaisant au grand patron.
Dans les jours qui vont suivre, la presse écrite consacre de pleines pages à l’argumentaire de Ghosn : Le Figaro (une page le 9 janvier, deux pleines pages le 21 du même mois), Le Parisien (deux pages le 23 février), Le JDD (deux pages le 12 janvier).
Les amis de Ghosn, plutôt discrets – et contrariés – ces derniers mois, se lâchent et trouvent bien des circonstances atténuantes au patron voyou. Le Parisien présente le portrait bon enfant d’un Carlos Ghosn vigneron, dans son domaine d’Ixsir, au nord de Beyrouth.
L’opinion libanaise toutefois n’est pas dupe. Dans les manifestations de Beyrouth, on entend dire : « Nous réclamons le retour de l’argent volé, pas des voleurs ! » Et des internautes ironiques, dixit Le Monde, lui prédisent un avenir « comme ministre des Finances, voire gouverneur de la Banque centrale ». Reste qu’au-delà du cas Ghosn cette histoire est emblématique de la composante criminelle du grand capitalisme.


L’affaire de son père

Régis Arnaud est l’auteur de : Le Fugitif. Les secrets de Carlos Ghosn (Stock). À la question : « Comment expliquer que l’ “affaire” de son père soit restée si longtemps secrète ? », il répond : « L’affaire avait fait la une le 22 avril 1960 du quotidien libanais francophone L’Orient. L’article signalant l’assassinat, à Beyrouth, du père Bouloss Massaad par l’homme d’affaires Jorge Ghosn, 37 ans, aidé d’un complice, pour une histoire de trafic de diamants. Carlos Ghosn n’avait alors que 6 ans. Depuis cette “affaire” se chuchotait dans les bons milieux libanais mais comme une rumeur infondée. Le Liban dispose de peu d’archives ; j’ai dû fouiller dans celles de L’Orient pour vérifier que Jorge Ghosn avait bien été condamné à mort en 1961 pour ce meurtre, avant que sa peine soit finalement commuée en quinze ans de prison. »

Cause commune n° 17 • mai/juin 2020