Au long de l’année 1936, les interventions de Maurice Thorez ponctuent régulièrement l’actualité politique et sont reproduites intégralement dans le quotidien L’Humanité. Le texte ci-dessous date du 10 mai. Il reprend la conférence de presse que tient (en compagnie de Jacques Duclos) le dirigeant communiste à la Mutualité le 6 mai, aux lendemains des élections législatives. Dans ce texte, on note l’importance accordée aux questions de la paix, l’attention portée aux préoccupations ouvrières mais aussi à celles des classes moyennes. Le secrétaire général y détaille les cinq propositions que le nouveau groupe communiste entend formuler en priorité à la Chambre des députés.
Cinq propositions urgentes
Le Front populaire a remporté une grande victoire. Notre Parti communiste, qui s’honore d’avoir été l’initiateur du Front populaire, a obtenu 1 million et demi de suffrages. Il compte 72 députés et constitue une des principales forces dans la nouvelle Chambre. Nous avons obtenu 41 élus sur 75 de Paris et de la proche banlieue. Quelle est la signification de ces votes du 26 avril et du 3 mai ?
Avant tout le peuple de France veut la paix. Il n’a de haine pour aucun peuple, mais il s’inquiète, non sans raison, des menaces de Hitler. Certains disent que tous ceux qui ont voté communiste ne sont pas absolument convaincus du système soviétique et partisans décidés à instaurer en France le système soviétique. C’est possible ; mais au moins, sur ce point, en ce qui concerne la politique extérieure, on ne saurait contester que ceux qui ont voté communiste veulent préserver la paix et garantir la sécurité du pays. Dans son livre, La Lutte des classes en France, Marx expose qu’aucun homme, pendant la IIe République, n’avait fait en France plus de propagande révolutionnaire que le général Hayman, cet Autrichien qui avait réprimé dans le sang la révolution en Italie et en Hongrie pendant les années 1848 et 1849.
On peut dire aussi que le meilleur propagandiste de notre Parti communiste dans la dernière période a été Hitler.
« Pour préserver la paix, le peuple de France a voté contre Hitler et ses agents, les dirigeants des ligues de guerre civile en France. »
Les travailleurs ont manifesté leur confiance au seul parti qui a formulé la réponse indignée de notre peuple aux insolences de M. Hitler. Vous savez que la campagne électorale de notre parti a commencé par cette manifestation monstre de Buffalo, où 80 000 travailleurs de la région parisienne s’étaient pressés et où j’avais été appelé à l’honneur de formuler, au nom de notre parti, sa réponse à Hitler. Notre affiche « L’homme au couteau entre les dents » est restée sur les panneaux pendant toute la campagne électorale.
Pour préserver la paix, le peuple de France a voté contre Hitler et ses agents, les dirigeants des ligues de guerre civile en France. Notre peuple demande que cesse la menace angoissante des ligues de guerre civile.
LA VICTOIRE DU FRONT POPULAIRE
La victoire du Front populaire, c’est la réponse légale de la classe ouvrière et de la démocratie à l’émeute fasciste du 6 février, aux menaces que les dirigeants fascistes n’ont cessé de faire peser depuis trop longtemps ; le peuple de France répugne à l’esclavage, il ne veut pas subir la honte et l’horreur de la dictature fasciste.
Troisièmement, notre peuple est las de la misère, il veut voir cesser la crise économique, il veut travailler, il veut le travail, le pain assuré pour tous, il veut le bonheur de tous.
« Notre peuple est las de la misère, il veut voir cesser la crise économique, il veut travailler, il veut le travail, le pain assuré pour tous, il veut le bonheur de tous. »
Les chômeurs veulent travailler, les ouvriers restés à l’usine veulent obtenir des augmentations de salaire, les fonctionnaires, les cheminots, les postiers, les anciens combattants, les petits rentiers veulent voir rétablir leurs traitements, leurs indemnités et veulent que soient préservés leurs petits coupons de rente frappés par les décrets-lois. Nos boutiquiers veulent retrouver leurs clients. Une des caractéristiques du scrutin, c’est le succès de notre parti dans les arrondissements du centre de la capitale, où sont en grand nombre les petits commerçants. Les paysans veulent vendre leurs produits à des prix rémunérateurs. Notre parti a connu un grand succès dans les grands centres industriels, dans le bassin minier du Nord et quelques grandes villes, Lyon, Marseille, etc., mais aussi dans les campagnes de France. Nous avons obtenu de grands succès dans des départements purement paysans. Dans le Lot-et-Garonne, nous avons deux députés, dans la Dordogne deux députés, un élu en Corrèze, deux dans le Var, un élu dans le Cher, etc.
CONTRE LA DÉVALUATION
Dans son ensemble, le peuple de France s’est prononcé contre la politique de déflation pratiquée par les gouvernements dits « de l’Union nationale ». Mais il s’est prononcé avec autant de force contre une éventuelle politique de dévaluation.
On sait que nous, communistes, nous avons mené campagne pour la défense du franc, contre toute nouvelle amputation du franc et ici encore il y a des résultats électoraux très caractéristiques. M. Paul Reynaud, l’apôtre de la dévaluation, n’a obtenu que 27 voix de plus que le candidat communiste qui, dans le 2e arrondissement, a mené campagne contre la dévaluation. E. M. Patenôtre, qui est aussi un dévaluateur, a été obligé, entre le premier et le deuxième tour de scrutin, d’adresser aux électeurs des circulaires dans lesquelles il se défendait de vouloir la dévaluation pour la dévaluation.
« Nous croyons, conformément au programme que nous avons défendu dans le pays, qu’en premier lieu il faut faire payer les riches. »
Notre peuple, en manifestant effectivement sa volonté de changer quelque chose, a dit tout particulièrement son désir de propreté et de probité. Au micro de Radio-Paris, le comité central de notre parti m’avait chargé d’adresser un appel tout particulier à ceux des travailleurs et des petites gens des classes moyennes qui ont pu être abusés par la démagogie fasciste, en leur disant : « Si vous voulez lutter contre la malpropreté, le scandale, la corruption, vous ne pouvez voter autrement que communiste, pour ce parti qui s’honore de n’avoir jamais vu le nom d’aucun de ses militants mêlé de près ou de loin à aucun scandale financier. » Et voilà qu’en réponse à notre appel, il y a eu beaucoup d’hommes jeunes et propres, appartenant à notre parti et à d’autres partis de gauche qui ont été élus dans le pays ; à Paris, en banlieue et en province, contre des politiciens tarés et corrompus.
Vous savez aussi que beaucoup de ces politiciens ont été mis dans des ballottages souvent très difficiles.
En conclusion, on peut dire que notre peuple s’est prononcé pour la paix, pour que la crise cesse, pour le travail dans l’ordre et la tranquillité, qu’il s’est prononcé contre la menace des ligues de guerre civile, qu’il s’est prononcé pour la propreté. Il s’est prononcé contre ceux qui exploitent, qui ruinent et qui divisent notre peuple. Il s’est prononcé pour la réconciliation de tous les Français qui souffrent et espèrent, contre les responsables de son actuelle détresse. On peut dire que le mot d’ordre communiste qui a connu le plus grand succès, c’est celui qui a clôturé notre campagne, celui qui a été reproduit dans tous nos documents : « Pour une France libre, forte et heureuse. »
LES RICHES DOIVENT PAYER
Que faut-il faire maintenant ? Nous croyons, conformément au programme que nous avons défendu dans le pays, qu’en premier lieu il faut faire payer les riches. Dès la rentrée, le groupe communiste, passé de 10 à 72 députés, déposera des propositions très précises sur le bureau de la Chambre. Nous déposerons notre proposition d’un prélèvement extraordinaire et progressif sur les grosses fortunes. Et, ici, je voudrais, avec votre permission, répéter qu’il ne s’agit nullement d’expropriation, nullement d’un programme communiste ou socialiste, il s’agit seulement de prendre un peu du superflu des plus riches pour soulager la misère des plus pauvres et des plus malheureux. Il est connu que c’est une proposition que M. Louis Marin avait formulée à la Chambre des députés le 16 avril 1920. Et avec les milliards ainsi récupérés – nos techniciens sont en train de mettre au point ce projet – on pourra assurer l’équilibre budgétaire.
« Il s’agit seulement de prendre un peu du superflu des plus riches pour soulager la misère des plus pauvres et des plus malheureux. »
LES PROPOSITIONS COMMUNISTES
Vous savez que le budget de 1936 est en déséquilibre. On pourra garantir le franc contre toute nouvelle amputation et obtenir les crédits nécessaires pour une politique de redressement économique et de salut du pays. Notre parti déposera des propositions concernant :
1° La réalisation d’un véritable programme de grands travaux afin d’obtenir la résorption du chômage, d’assurer aux ouvriers de meilleurs salaires, la semaine de 40 heures.
2° Réparer les injustices causées par les décrets-lois qui ont frappé les anciens combattants ;
3° La protection efficace de ce que nous considérons comme le bien le plus précieux de la France : l’enfance. C’est-à-dire une politique de recherche de lutte contre la dénatalité, conformément aux intérêts présents et futurs de notre pays. Je veux ici faire remarquer qu’un communiste été élu à la place d’un homme qui avait cru spirituel de nous décocher l’étiquette de « néo-lapinistes » en raison de notre attitude sur les problèmes de la dénatalité.
4° Dans le même ordre d’idée, nous demanderons qu’un milliard soit mis à la disposition des œuvres sportives, pour faciliter à nos jeunes gens l’exercice du sport, pour leur fournir des terrains, des stades, des salles d’entraînement, des piscines, etc. Nous voulons en finir avec le sport publicitaire qui a provoqué le déclin de nos équipes, aucune grande compétition internationale ne s’est déroulée sans que les équipes françaises connaissent la défaite. Nous voulons non seulement obtenir pour nos sportifs de meilleures conditions d’entraînement. Mais nous voulons surtout élargir le cadre de ceux qui sont appelés à pratiquer le sport, assurer la santé et l’avenir de nos jeunes gens.
5° Obtenir une véritable revalorisation des produits agricoles, l’aide et le soutien pour les paysans-travailleurs.
Puis le groupe communiste va proposer, dès la rentrée, la désignation d’une commission chargée d’enquêter sur l’origine de certaines fortunes de politiciens comme M. Laval, autrefois avocat besogneux, et aujourd’hui propriétaire de journaux et de nombreux châteaux.
Dans l’ordre intérieur : le Parti communiste exigera le désarmement et la dissolution des ligues de guerre civile.
POLITIQUE DE PAIX
Dans l’ordre extérieur, nous demanderons l’application d’une ferme politique de paix par l’organisation de la sécurité collective dans le cadre de la Société des nations, au moyen de pactes d’assistance mutuelle ouverts à tous sur le principe du pacte franco-soviétique. Il s’agit avant tout de réparer le mal causé à notre pays et à la paix du monde par la politique extérieure de M. Laval, le signataire des accords de Rome et le saboteur des décisions de la Société des nations, qui a écarté de nous amis et ennemis. N’est-il pas évident que la France du Front populaire comprendra mieux et aidera plus efficacement la démocratie tchécoslovaque ? De même, la France du Front populaire pourra travailler beaucoup plus efficacement au rapprochement de la Pologne avec le bloc des États pacifistes. Les Français ont toujours aimé le peuple polonais, ils ont toujours souhaité son indépendance au temps où il était dominé par le tsar, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse. Je veux rappeler que Kościuszko fut proclamé citoyen d’honneur de la France par la Convention nationale, et personne n’a oublié l’apostrophe du démocrate Floquet au tsar Alexandre : « Vive la Pologne, Monsieur ! » Et ne pouvons-nous pas, en la personne de Mme Curie, saluer la gloire de la science française et polonaise ? Les communistes, les républicains, les démocrates de France considèrent qu’une Pologne indépendante est un gage de paix pour l’Europe, et les sincères amis de la paix observent avec sympathie les efforts des hommes qui veulent préserver l’indépendance polonaise.
« NOUS SOUTIENDRONS SANS RÉSERVE LES FORCES DE DÉMOCRATIE ET DE PAIX »
Les moyens ? Naturellement, ce n’est pas un gouvernement comme celui de M. Sarraut qui peut réaliser ce programme, surtout quand plusieurs de ses ministres ont été battus par des partis et des hommes du Front populaire. Il revient au parti le plus important de la nouvelle majorité, avec lequel nous sommes liés par un pacte d’unité d’action, de prendre la direction des affaires publiques. Pour notre part, nous l’assurons de notre appui complet à la Chambre et dans le pays pour l’application d’une politique conforme aux aspirations indiquées par notre peuple dans le dernier scrutin. Nous ne participerons pas : nous l’avons dit et répété très loyalement au cours de notre campagne électorale. Nous sommes le Parti communiste, nous avons l’ambition et la volonté de conduire notre peuple vers une meilleure société où la possession des grands moyens de production sera le fondement du pouvoir des travailleurs libérés du joug du capital. En attendant, nous voulons soutenir sans réserve les forces de démocratie et de paix, appuyer tout effort pour améliorer le sort des travailleurs. D’ailleurs, le prochain gouvernement disposera d’une majorité impressionnante. Il peut être le plus stable qu’on ait connu depuis longtemps. Pour notre part, nous saurons empêcher le retour offensif de la réaction, en ne lui laissant pas l’occasion d’exploiter de fréquentes crises ministérielles. Nous voyons comme condition essentielle du succès du Front populaire : sa cohésion, son organisation, l’action des masses. Nous insisterons pour la désignation démocratique dans le pays, à la ville et au village, de comités de Front populaire. Nous avons proposé hier l’organisation de grandes démonstrations populaires à travers le pays.
« Nous ne voulons qu’une chose : lutter pour la grandeur et l’avenir du peuple de France et la grande fraternité humaine. Nous ne connaissons qu’un mot d’ordre : Unir. Unir pour faire payer les riches, unir pour défendre la liberté et le pain, unir pour que la France soit libre, forte et heureuse. »
Nous poursuivrons en outre notre tâche d’unification. Un journal a écrit la semaine dernière que notre Parti avait passé par-dessus beaucoup de barrières et secoué beaucoup de préjugés. C’est vrai, et nous voulons continuer à le faire dans l’intérêt de notre peuple. Nous qui sommes des antifascistes très résolus, nous avons tendu la main aux Croix-de-Feu, aux Volontaires nationaux, dont beaucoup désirent sincèrement comme nous une France forte et heureuse avec des gouvernants et des représentants honnêtes et propres. Et nous savons que les consignes électorales du colonel de La Rocque, invitant à voter pour des politiciens corrompus et compromis par maints scandales, ont choqué et profondément troublé une partie de ceux qui s’étaient laissé abuser par la démagogie du colonel. Nous, laïques, nous avons tendu la main aux catholiques, ouvriers, paysans, artisans, employés, accablés par les mêmes soucis que leurs frères communistes ou socialistes, et là encore nous savons que notre appel a eu quelque retentissement et que peu à peu s’organise une collaboration utile aux intérêts de notre peuple. Nous ne voulons qu’une chose : lutter pour la grandeur et l’avenir du peuple de France et la grande fraternité humaine. Nous ne connaissons qu’un mot d’ordre : Unir. Unir pour faire payer les riches, unir pour défendre la liberté et le pain, unir pour que la France soit libre, forte et heureuse. Ce fut notre programme. C’est ce qu’un million et demi de travailleurs ont approuvé en France, c’est ce que les communistes, à la Chambre et dans le pays, entendent essayer de faire prévaloir dans une collaboration totale, sincère et loyale avec les groupements du Front populaire.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026