La crise économique qui a débuté aux États-Unis en 1929 atteint de plein fouet la France deux ans plus tard. À partir de février 1934, elle se combine avec une crise politique majeure.
Le 6 février 1934, les ligues d’extrême droite, l’Action française et des organisations d’anciens combattants à la droite de l’échiquier politique appellent à manifester autour du Palais-Bourbon à l’heure où le radical Édouard Daladier doit obtenir l’investiture. Dans la nuit, la manifestation tourne à l’émeute. Au matin, quinze morts et plus de mille cinq cents blessés. Les organisations concernées sont animées d’objectifs divers. L’Action française exceptée, elles s’attaquent davantage aux scandales qui dénaturent le régime qu’à son essence. Mais les intentions des acteurs ne suffisent pas à déterminer la nature d’un événement. Celui-ci ne prend sens que par son devenir. La nuit durant, Daladier, pourtant investi par une large majorité, démissionne en cédant à l’émeute de rue. Ce qui n’était qu’une manifestation particulièrement violente se mue ainsi en une manifestation objectivement insurrectionnelle qui, sans remettre en cause le régime, infléchit du moins de manière décisive le cours de la vie politique, un fait sans précédent dans l’histoire de la République.
« Sans remettre en cause le régime, le 6 février 1934 infléchit de manière décisive le cours de la vie politique, un fait sans précédent dans l’histoire de la République. »
La capitulation du Parti radical accroît le désarroi des classes moyennes. Leur déstabilisation et le retour de la droite au pouvoir créent les conditions de développement d’une réponse autoritaire à la crise devenue globale.
La réaction des organisations ouvrières
La victoire du nazisme, en mars 1933, surdétermine la réaction des organisations ouvrières. La SFIO, le PC, la CGT et la CGTU dénoncent le péril fasciste mais l’analysent en termes divergents. Le PC et la CGTU appellent à manifester à Paris, le 9 février, pour la « dissolution des ligues », contre « la dictature sanglante du capital » et pour « un gouvernement ouvrier et paysan ». Au prix de cent cinquante blessés et quatre morts. La CGT que dirige Léon Jouhaux appelle à une grève générale, le 12, pour défendre la République et la démocratie, grève politique, en rupture avec sa culture anarchosyndicaliste. La SFIO et la Ligue des droits de l’homme s’y associent. Le PC et la CGTU rallient la mobilisation sur leurs objectifs propres. Si le 6 février fut une journée presque exclusivement parisienne, c’est la France entière qui manifeste le 12. En province, l’unité prévaut souvent. La défense de la République, en tête des objectifs formulés, atteste la puissance conservée d’une culture propre à nourrir des contre-feux susceptibles de mettre en échec toute solution de type autoritaire à la crise.
« L’alliance, aux contours inédits, opérée sur un programme est puissamment soutenue par les syndicats et portée par une mobilisation populaire qui ne fléchit pas jusqu’aux élections. »
Dans les semaines qui suivent, chacun s’essaie à capitaliser. La droite extraparlementaire, en croissance, cherche à s’implanter en province et tente de s’unir. En mai 1934, les ligues constituent un « Front national » contre « la révolution qui s’organise ». Les Croix-de-Feu, demeurées en marge, se livrent à d’impressionnantes mobilisations. Chez les antifascistes, divisés, l’initiative passe aux mains de comités : le mouvement Amsterdam-Pleyel que dirige Henri Barbusse, comité de vigilance des intellectuels antifascistes créé au lendemain du 12 par Paul Rivet, socialiste, Paul Langevin, proche des communistes, et le philosophe Alain, d’obédience radicale, au service d’une unité politique à construire. Tandis que se perpétue une mobilisation de masse sans précédent. Jusqu’aux élections d’avril 1936, les comités anti-fascistes, partis ou syndicats mobilisent systématiquement quand les ligues tentent de se réunir, les accusant de préparer un « nouveau 6 février ». Les ripostes à la politique déflationniste, exceptionnelles avant février 1934, se font plus massives de l’initiative de travailleurs de l’État et des fonctionnaires.
Cette mobilisation contribue aux redéfinitions stratégiques de l’Internationale communiste. Fin mai 1934, le PC admet que le choix n’est plus entre fascisme et révolution mais entre fascisme et démocratie. Il réévalue ses analyses de la social-démocratie jusqu’alors qualifiée de « social-fasciste » et appelle à l’« unité à tout prix », pour défendre la démocratie menacée. Le 27 juillet, le PC et la SFIO ratifient un pacte d’unité d’action antifasciste pour combattre les ligues, les décrets, les lois et les risques de dérive autoritaire du régime, en se retrouvant alors en phase avec la mobilisation qui ne désarme pas. Les élections cantonales d’octobre se soldent par une poussée de ces deux partis comme de l’extrême droite et un effondrement du Parti radical. Une « course de vitesse » est engagée entre les fascistes et les partis ouvriers pour la conquête des classes moyennes, déclare Maurice Thorez qui propose d’élargir le pacte d’unité d’action au parti radical, pour ainsi réaliser le « front populaire de la liberté, du travail et de la paix », propre à réaliser l’unité de la classe ouvrière et des classes moyennes. Les socialistes répondent par une fin de non-recevoir.
Vers le déblocage de la situation politique à partir de 1935
La situation se débloque à partir de mai 1935. Le PCF qui se refusait jusqu’alors à voter le budget militaire change d’attitude après le rapprochement diplomatique de la France et de l’URSS et admet la nécessité d’une défense nationale efficace face au nazisme en levant ainsi un obstacle majeur à l’alliance avec les radicaux. Le résultat des élections municipales, ce même mois, donne des arguments à ceux d’entre eux qui y sont favorables : l’unité des socialistes et des communistes leur a valu des gains notables et les radicaux, grandes victimes de la consultation, ont perdu des voix là où ils avaient noué des alliances à droite et gagné ailleurs. La chute du cabinet Flandin, la constitution du cabinet Laval et la soudaine recrudescence de l’action des ligues précipitent les ralliements à la stratégie formulée par les communistes.
« Fin mai 1934, le PC admet que le choix n’est plus entre fascisme et révolution mais entre fascisme et démocratie. »
Le mouvement Amsterdam-Pleyel envisage depuis des mois une « grandiose concentration » antifasciste qui réunirait des délégués venus de la France entière. Les périls de nouveau menaçants en accentuent l’urgence. La date en est fixée au 14 juillet pour permettre aux élus des congrès départementaux de monter à Paris. Quarante-huit formations dont le Parti radical intègrent un comité d’organisation sous l’égide de Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme. Le radical Jacques Kayser et l’unitaire Henri Raynaud, chargés de sa préparation, entendent « marquer par deux formules symboliques l’esprit dans lequel sera célébré ce 14 juillet républicain : drapeaux rouges et drapeaux tricolores en tête, Marseillaise et Internationale conjuguées ». Les Assises de la paix et de la liberté, au stade Buffalo, reproduisent le cérémonial de la fête de la Fédération de 1790 en invitant les délégués à prêter serment de « rester unis pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, défendre et développer les libertés conquises par le peuple de France, donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et, au monde, la grande paix humaine ». Phénomènes similaires en province où la mobilisation dépasse de beaucoup, comme à Paris, ce qu’elle fut le 12 mai.
Une nouvelle culture politique de lutte et de masse, née de la symbiose opérée en 1934 et 1935 entre les cultures antifasciste, républicaine et populaire, se concrétise à la faveur de cette journée. Une redéfinition profonde de la politique et de son rapport au social s’amorce ainsi, à l’origine d’une double révolution de la culture de mobilisation et de la culture de régulation, intriquées comme jamais.
Dès le lendemain, les trois partis se réunissent pour élaborer le programme du rassemblement populaire. La priorité d’ordre politique reconnue à la défense des libertés et de la démocratie, de plus en plus confondue avec celle de la nation, doit à la contribution décisive du mouvement ouvrier de s’adosser à des revendications et réformes sociales explicites, posées en conditions de la mobilisation populaire, mais contenues dans un cadre de compatibilités ajusté aux exigences du rassemblement à l’ordre du jour. Les revendications économiques sont délibérément limitées à celles qui peuvent être immédiatement satisfaites. Elles sont axées sur une sortie de crise combinant l’intervention publique et des avancées sociales. Ce programme à vocation électorale est ratifié en janvier 1936 par les trois partis. Il l’est aussi par la CGT et la CGTU qui se réunifient deux mois plus tard et par une centaine d’associations dont la Ligue des droits de l’homme, confirmation de la mutation en cours du rapport que le mouvement social avec la scène parlementaire.
La campagne électorale présente ainsi un caractère inédit. L’alliance, aux contours inédits, opérée sur un programme est puissamment soutenue par les syndicats et portée par une mobilisation populaire qui ne fléchit pas jusqu’aux élections. Cette mobilisation dote le rassemblement populaire d’une culture nouvelle, affirmée dès avant la victoire et propre à colorer l’expérience gouvernementale. Le Front populaire est, à ce titre, un mouvement social et une culture avant que d’être une expérience gouvernementale.
Danielle Tartakowsky est historienne. Elle est professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-VIII.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026