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Si l’importance de l’unité politique du PCF, de la SFIO et des radicaux dans la victoire de la gauche en 1936 qui fut source d’avancées sociales majeures est souvent évoquée, la place des syndicats ne doit pas être oubliée.

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Lors des manifestations antifascistes en réponse à celle des ligues d’extrême droite du 6 février 1934, le mouvement syndical a compté. Il y a eu celle du PCF et de la CGTU le 9 février qui fut durement réprimée puis celle dans une unité plus large du 12 février où les cortèges PCF-CGTU et SFIO-CGTC se sont retrouvés sur le cours de Vincennes. Lors de cette journée la mobilisation syndicale fut très puissante. C’est cette masse ouvrière qui lance l’appel à l’unité en fin de cortège.
En parallèle de l’unité programmatique des forces de gauche se construit l’unité syndicale qui a fait l’objet de discussions de 1934 à la fin de l’année 1935. En effet, comme l’a exprimé Georges Séguy, « l’unité n’est pas née d’un miracle ». Depuis la fin des années 1920, les unitaires avaient fait de nombreuses tentatives de rapprochement avec les confédérés que ces derniers avaient systématiquement rejetées. Après le 12 février, la poussée des bases syndicales a contraint les confédérés à accepter l’ouverture de discussions. Les deux organisations ont fait des concessions importantes pour parvenir à cette réunification de la CGT au congrès de Toulouse en mars 1936. Si la CGTC a consenti à ouvrir la porte du dialogue, la CGTU a accepté d’adopter des orientations sur la conception même du syndicalisme qui lui étaient étrangères, notamment sur les rapports à l’État et aux institutions, sur le présentisme ou sur les nationalisations.

« Sous la contrainte des plus de deux millions de grévistes, la Confédération générale du patronat français (CGPF) demande l’ouverture de négociations à Blum, ce qui place la CGT en position dominante. »

Cet effort partagé mène à l’unification mais avant tout du fait de l’attente des militants de terrain. En dépit des longs échanges de sommet, l’union des deux CGT se concrétise donc dès 1935 dans les entreprises, dans les territoires et les professions sur des axes revendicatifs partagés sur les ­salaires, les conditions de travail, les droits collectifs et syn­dicaux. Il est important de relever qu’à la suite de la crise de 1929 (qui a eu des effets en France à partir du début des années 1930), l’exaspération des ouvriers s’accroît face à l’inflation galopante, aux faibles salaires, au chômage de haut niveau et à la mise en œuvre du taylorisme se traduisant par l’intensification des cadences et une dégradation des conditions de travail. Les travailleurs aspirent donc à l’unité syndicale pour gagner sur le champ revendicatif.

La grève après la victoire électorale
Immédiatement après la victoire politique du Front populaire sur son programme « pain, paix, liberté » lors des élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936 et bien avant la formation du nouveau gouvernement qui ne viendra que le 4 juin, les grèves éclatent. Elles débutent le 11 mai ­lorsque les ouvriers des usines Breguet du Havre arrêtent le travail pour demander la réintégration de deux militants licenciés pour avoir fait grève le 1er mai. L’usine est occupée et les tentatives de la police de déloger les grévistes échouent, les dockers se solidarisant avec les métallos. En deux jours à peine, ils obtiennent satisfaction.
Le 13 mai, ce sont les usines Latécoère, à ­Toulouse, puis, le 14, celles de Bloch, à Courbevoie, qui sont occupées. Ce mouvement se répand comme une traînée de poudre dans tout le pays. Le 24 mai, six cent mille personnes vont défiler dans les rues de Paris pour monter au mur des Fédérés. Et le nombre d’entreprises en grève ne fait qu’aug­menter, notamment dans les usines de la métallurgie en région parisienne mais aussi dans le textile et l’alimentation où les femmes entrent massivement dans l’action.

« L’absence de projet politique alternatif porté par des partis de gauche rassemblés a un effet négatif qui pèse sur la dynamique de mobilisation sociale. »

Dans ce contexte, si les avancées sociales de ce printemps 1936 sont attribuées au gouvernement Blum et à la mise en œuvre du programme du Front populaire, il importe de rappeler deux éléments majeurs. Le premier est que sous la ­contrainte des plus de deux millions de ­grévistes, c’est la Confédération générale du patronat français (CGPF) qui demande l’ouverture de négociations à Blum, ce qui place la CGT en position dominante. Ensuite, il faut mesurer que le rapport de force que permet la mobilisation ouvrière ­ouvre la voie pour faire plier le patronat qui signe finalement les « accords de Matignon » dans la nuit du 7 et 8 juin 1936. Les concessions accordées par la CGPF vont d’ailleurs bien plus loin que le programme du Front populaire ne l’avait prévu. Les accords aboutissent à la semaine de ­quarante heures, à des augmentations de salaires de 7 à 15 % selon les branches, à l’instauration de conventions collectives, à la création de délégués du personnel élus par les salariés et aux deux semaines de congés payés.
Enfin, il faut souligner que c’est la lutte, dans ­chaque entreprise, qui permet la traduction ­concrète des accords de Matignon. Car si le patro­nat signe sous la pression sociale, il entend tout faire pour ne rien appliquer. Du fait de cette pression ­sociale, dans certaines entreprises de la métal­lurgie, les augmentations de salaire peuvent aller jusqu’à 30 %.
L’union des forces de gauche, du PCF aux radicaux, fut un élément déterminant dans la victoire du Front populaire mais, sur le plan social, c’est bien la réunification de la CGT et la force qu’elle donne au mouvement social qui permet de porter les conquêtes de 1936 à un tel niveau.

Gagner de nouveaux droits aujourd’hui
Dans la période que nous traversons, les références aux années 1930 sont nombreuses. Il faut néanmoins rester prudent dans la comparaison et savoir mesurer les concordances et les diffé­rences. Nous traversons actuellement une crise qui prend des visages multiples. Depuis 2008, nous ne sommes pas sortis de la crise écono­mique causée par l’explosion des bulles financières générées par le capital et les géants de la tech qui en créent de nouvelles. La démocratie est malmenée par des gouvernements de plus en plus autori­taires partout dans le monde. De plus, nous sommes confrontés à une crise politique qui alimente la montée de l’extrême droite et des forces réactionnaires. L’ensemble de ces phénomènes nous renvoie bien entendu au contexte des années 1930. Mais, au-delà de ces similitudes, nous devons prendre la mesure des différences pour éviter les comparatifs trop rapides.

« Le rapport de force que permet la mobilisation ouvrière ouvre la voie pour faire plier le patronat qui signe finalement les “accords de Matignon” dans la nuit du 7 et 8 juin 1936.»

Dans les années 1930, le pays disposait d’un tissu industriel national important avec un patronat qui avait maintenu une gestion patriarcale des entreprises. Actuellement, les salariés sont confrontés à de grands groupes mondiaux et un ­système capitaliste totalement mondialisé. Ces bouleversements rendent évidemment plus complexes les confrontations sociales avec des directions de plus en plus éloignées du salariat. En effet, le patronat a disloqué les méthodes de production par la sous-traitance en cascade ou la délocalisation et les bastions ouvriers – donc syndicaux – se sont effrités ; on assiste à un éparpillement des sites de production souvent sur plusieurs pays. Dans une telle configuration, l’action collective des salariés est plus difficile à construire. Par ailleurs, lors des dernières grandes mobilisations sur les retraites, si les manifestations de rue étaient puissantes, force est de constater que ce sont les grèves qui ont fait défaut dans le rapport de force contre un patronat qui n’a pas été suffisamment contraint. Cela est lié à différents facteurs qui mériteraient chacun une analyse particulière : une plus grande précarité, des unités de production plus petites et un syndicalisme qui a du mal à s’implanter dans les petites et moyennes entreprises.
Du côté syndical, avant la réunification les deux CGT comptaient ensemble moins de huit cent ­mille syndiqués. À la suite des grèves du printemps 1936, la CGT rassemblée voit ses effectifs grimper à près de quatre millions d’adhérents. Mis à part une CFTC relativement faible, la CGT constituait seule la force syndicale. Si ces chiffres impressionnent c’est que nous connaissons aujourd’hui un éclatement du syndicalisme. Après la Seconde Guerre mondiale a été créée la CGC, puis la CGT a connu une nouvelle scission en 1948 avec la création de FO. En 1964, la CFDT est née d’une scission de la CFTC. Puis ce fut le tour de la FEN de se scinder créant la FSU et l’UNSA au début des années 1970. Enfin dans les années 1980-1990, s’est formé Solidaires avec SUD s’implantant dans différents secteurs du service public. Ce fractionnement du syndicalisme n’a pas fait augmenter le nombre de syndiqués et nuit à la construction du rapport de force car il rend plus difficiles les démarches unitaires.

« Face à une internationale d’extrême droite, alimentée financièrement par les tenants du capital qui gagne l’Europe et notre pays, il est nécessaire de construire un contre-feu puissant. »

Sur le plan politique, il en va de même. Le rassemblement des forces de gauche autour du Nouveau Front populaire et de son programme en 2024 a donné de l’espoir au monde du travail mais cette union s’est rapidement disloquée. Cette absence de projet politique alternatif porté par des partis de gauche rassemblés a un effet négatif qui pèse sur la dynamique de mobilisation sociale. Mais, plus largement, il importe de prendre en ­compte la situation démocratique dans laquelle nous nous trouvons. En 1936, nous étions sous une IIIe république très instable mais le pouvoir poli­tique était réellement aux mains de l’Assemblée nationale qui désignait le chef du gouvernement. Aujourd’hui, depuis la Constitution de 1958 et le référendum de 1962, c’est l’hyper présidentia­lisme qui prime. Les possibilités données par ­cette constitution pour contourner le Parlement ont affaibli la démocratie et créé dans toute la société une dépolitisation importante des salariés favorisant l’irruption des courants réactionnaires.
Enfin, l’Union européenne n’existait pas en 1936. Actuellement les directives et règlements imposés par l’Europe, à dominante libérale, aux États membres font douter de la capacité des gouvernements nationaux à résister aux injonctions budgé­taires. Le syndicalisme doit donc être pensé dans une dimension européenne pour combattre cette Europe de la finance et gagner une Europe des peuples.
Dès lors, face à une internationale d’extrême droite, alimentée financièrement par les tenants du capital, qui gagne l’Europe et notre pays, il est nécessaire de construire un contre-feu puissant. Les moyens d’y parvenir seront forcément différents de ceux mis en œuvre en 1936. Toutefois, les ingrédients sont les mêmes : construire un projet politique correspondant aux attentes de la population, le porter dans un rassemblement le plus large des forces progressistes et l’appuyer par une action syndicale de masse sur les lieux de travail.

Gilbert Garrel est président de l’Institut d’histoire sociale-CGT. Il a été secrétaire général de la Fédération CGT des Cheminots.

Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026