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Entre aspirations unitaires et rivalités persistantes, le Pas-de-Calais constitue un terrain d’analyse idéal pour mieux comprendre ce qu’a pu représenter le Front populaire pour les militants locaux et les raisons de son échec.

Terre minière, ouvrière et syndicale, le Pas-de-Calais fut l’un des principaux terrains d’expérimentation du Front populaire. Ce département est la terre natale de Maurice Thorez, né en 1900 à Noyelles-Godault au cœur du bassin minier lensois.
Terre de contrastes, ce vaste département juxtapose trois espaces : le littoral industrialo-portuaire de Calais et Boulogne, le bassin minier de Lens et Béthune, et de larges campagnes structurées par quelques pôles industriels autour d’Arras, Saint-Pol-sur-Ternoise ou Saint-Omer.
 

Le Pas-de-Calais, laboratoire d’une réunification syndicale conflictuelle (1934-1935)

La scission de la CGT en 1921, née des suites du congrès de Tours, avait profondément divisé le monde syndical en deux blocs rivaux : la CGT « confédérée », majoritaire, réformiste et proche de la SFIO, et la CGT « unitaire », minoritaire, révolutionnaire et liée au Parti communiste français.
Dans le Pas-de-Calais, cette division syndicale recoupe pour partie la division ancienne entre le « vieux syndicat » des mineurs, réformiste, dominé par Émile Basly, le maire de Lens, et le « jeune syndicat » révolutionnaire et anarchiste de Benoît Broutchoux, qui n’a de cesse de dénoncer les « fumistes » réformistes.

« Dès le 12 février 1934, la riposte antifasciste unie crée une forte aspiration unitaire à la base. »

Après le congrès de Tours, le « vieux syndicat » reste à la CGT réformiste, tandis que les révolutionnaires marqués par l’expérience du « Jeune syndicat » passent à la CGTu. Durant plus d’une décennie, cette guerre fratricide se traduit localement par des invectives permanentes et de vives polémiques dans les colonnes des journaux des deux organisations (La Tribune confédérée contre La Voix du mineur unitaire). Dans le Pas-de-­Calais, la domination numérique du « vieux syndicat » confédéré (dirigé par Henri Cadot ou Alfred Maës qui succède à Basly comme maire de Lens en 1928) reste écrasante : en 1935, il compte environ vingt et un mille adhérents mineurs contre seulement trois mille quatre cents à la CGTU.
Pourtant, le traumatisme du 6 février 1934 et la menace des ligues d’extrême droite agissent comme un catalyseur. Dès le 12 février 1934, la riposte antifasciste unie crée une forte aspiration unitaire à la base.
C’est dans les secteurs stratégiques des transports et de la mer que le dégel s’amorce : à la fin de l’année 1934, les ex-unitaires parviennent à imposer la tactique des « syndicats uniques » chez les cheminots et à créer des comités de coordination parmi les dockers de Calais, Boulogne et ­Dunkerque, malgré l’opposition de la CGT confédérée.
Cette marche vers l’unité se heurte toutefois aux réticences des directions. Le 1er mai 1935 témoigne de ces blocages persistants. À Lens, les confédérés refusent tout défilé commun et se réunissent le matin autour de Léon Jouhaux, tandis que les communistes manifestent séparément l’après-midi.

« Le déblocage décisif survient à l’été 1935, à la suite de l’abandon de la tactique des fractions politiques par la CGTU. En septembre 1935, les congrès parallèles de Paris et d’Issy-les-Moulineaux scellent l’accord de fusion au sommet. »

Le déblocage décisif survient à l’été 1935, à la ­suite de l’abandon de la tactique des fractions politiques par la CGTU. En septembre 1935, les ­congrès parallèles de Paris et d’Issy-les-Moulineaux scellent l’accord de fusion au sommet.
Cyprien Quinet, figure de proue de la CGTU des mineurs du Pas-de-Calais, intègre la commission exécutive unifiée et salue dans La Voix du mineur l’avènement d’un outil capable de « résister victorieusement aux attaques patronales et aux bandes fascistes ».
Les congrès de fusion départementaux se matérialisent à l’hiver 1935. Le 1er décembre, le congrès de fusion du syndicat des mineurs se tient à Lens. Si le « vieux syndicat » conserve la haute main sur les postes clés (Cadot à la présidence, Maës au secrétariat général), les ex-unitaires intègrent la direction départementale. La presse fusionne également, au profit de La Tribune. Le 29 décembre 1935, l’union départementale parachève son unité à Calais, portant Clotaire Chopin (ex-confédéré) au secrétariat général, épaulé par le communiste Gaston Coquel.


 
Des élections d’avril 1936 aux grèves de juin
Sur le plan politique, l’heure est aussi à l’unité : la SFIO et le PCF – avec l’accord de Dimitrov et du Komintern – signent le pacte d’unité d’action au cours de l’été 1934.
La discipline républicaine est mise en application lors des élections municipales et cantonales de 1935, permettant aux communistes de remporter plusieurs municipalités, comme Drocourt ou ­Liévin.
Les relations entre les deux grands partenaires du Front populaire demeurent cependant ambivalentes au cours du printemps 1936.
À Calais, si le communiste Félix Cadras multiplie les assemblées publiques et s’engage ouvertement à se désister pour le socialiste Roger Vantielcke si ce dernier le devance, la SFIO refuse catégoriquement la proposition d’organiser des meetings communs systématiques. Dans L’Éclaireur du Pas-de-Calais, les socialistes affirment qu’en période électorale, chaque parti doit conserver son identité et « ne peut se noyer dans des meetings d’unité d’action ».
De fait, le Front populaire ne supprime pas les cultures politiques concurrentes ; il organise leur coexistence provisoire sous la pression de l’antifascisme et du mouvement ouvrier.
Le verdict des urnes, lors des scrutins des 26 avril et 3 mai 1936, consacre en tout cas la victoire du Front populaire à l’échelle départementale : sur les quinze sièges du Pas-de-Calais, le Parti ­radical-socialiste passe de deux à trois députés, la SFIO compte désormais six députés au lieu de quatre et le PCF obtient pour la première fois un député dans le département, Cyprien Quinet, élu dans la circonscription de Carvin.

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Affiche. Exposition La vie est à nous.

 

« Comme ailleurs en France, la victoire électorale du Front populaire débouche sur une mobilisation sociale qui dépasse rapidement le cadre parlementaire initial. »

Ancien secrétaire de la Fédération CGTU des travailleurs du sous-sol et conseiller général, Cyprien Quinet parvient au second tour à l’emporter nettement face au conservateur Arthur Caullet. Ce succès historique est rendu possible par le strict respect de la « discipline républicaine », le candidat socialiste sortant, Raoul Evrard, s’étant formel­lement désisté après avoir été devancé par Quinet au premier tour.
Fidèle à l’identité antifasciste qui a cimenté le mouvement, le premier geste du nouveau député-­mineur est d’aller déposer un bouquet de fleurs sur la sépulture de Joseph Fontaine, tué en 1934 par les Camelots du roi.
Comme ailleurs en France, la victoire électorale du Front populaire débouche sur une mobilisation sociale qui dépasse rapidement le cadre parlementaire initial.
Dans le département du Pas-de-Calais, c’est entre le 6 et le 9 juin que la grève culmine, quand le mouvement, parti de la métropole lilloise, ­touche l’ensemble du bassin minier. L’entrée des mineurs dans la grève paralyse le cœur industriel du ­département ; la reprise du travail dans les mines aux alentours du 14 juin marque donc, dans ce secteur, la fin du mouvement même si des ­grèves sporadiques éclatent ici ou là dans le bassin ­minier. Des grèves tardives touchent aussi de ­petites industries situées près du littoral et dans les arrondissements plus ruraux où l’implantation syndicale était plus faible.
La CGT nouvellement réunifiée pèse de tout son poids pour convaincre les ouvriers de reprendre le travail et est écoutée, d’autant plus que ses ­appels à la reprise sont relayés par les partis du Front ­populaire.
Dans le Pas-de-Calais, le Front populaire fut à la fois l’apogée de l’unité ouvrière et le révélateur de ses fractures persistantes. Cette séquence permet au PCF de s’implanter durablement dans le bassin minier : à la fin de l’année 1936, une fédération départementale a été recréée ; dirigée par ­Félix Cadras, elle compte quatorze mille adhérents.
La dynamique antifasciste permit la conver­gence des organisations socialistes, communistes et syndicales, sans jamais abolir leurs cultures poli­tiques concurrentes. Cette tension entre unité popu­laire et rivalités stratégiques explique à la fois la puissance du mouvement de 1936 et ses limites durables.
De fait, l’enthousiasme du printemps 1936 cède la place à la méfiance dès 1937. Les résultats des élections des délégués mineurs inquiètent ainsi les socialistes qui dénoncent la « colonisation » de la CGT par les communistes. L’échec de la grève générale du 30 novembre 1938 contre les décrets-lois Daladier, dans laquelle les dirigeants ex-­confédérés s’étaient engagés avec réticence para­chève la fracture.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement ouvrier est affaibli et divisé ; la signature du pacte germano-soviétique fracture le PCF. La CGT exclut les militants communistes qui refusent de désavouer le pacte et approuve l’interdiction du Parti communiste par Daladier.
Si l’anticommunisme des ex-confédérés conduit certains dirigeants de la CGT, à l’image de Julien Priem, à soutenir Vichy et la charte du travail, de nombreux militants communistes, dont beaucoup d’ex-brigadistes internationaux s’engageront dans la résistance dès la fin de l’année 1940 avant de prendre une part active à la grande grève des mineurs du bassin minier de mai-juin 1941.
 
David Noël est historien. Il est docteur en histoire contemporaine de l’université de Bourgogne.

Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026