Le Front populaire (1934-1938) est aussi un moment fort de luttes et de mobilisations au sein des campagnes françaises. Si depuis 1931, la France est devenue majoritairement urbaine, la société rurale marque encore fortement le pays.
Les effets de la crise économique
L’effondrement mondial des prix agricoles, qui caractérise la crise des années 1930, affecte durement les économies et les sociétés européennes ; la France qui, dans un premier temps, a un réflexe protectionniste – rappelant 1892, les mesures prises par Jules Méline – est à l’abri de la crise jusqu’en 1931. Mais les bonnes récoltes et surtout la chute des cours ont pour effet induit une chute des prix de gros : 46 % pour le blé entre 1930 et 1935, 60 % pour le vin par rapport à 1913. Dès lors, les répercussions sont importantes dans les campagnes, on assiste à des faillites et des saisies. La lutte contre ces saisies des exploitants en faillite devient une bataille menée par les socialistes, les communistes et les syndicalistes. Il est important de comprendre que ce nouveau syndicalisme permet de s’émanciper de la tutelle des notables traditionnels qui encadraient le monde rural : les paysans se sont dotés d’un syndicalisme de classe, où le mot même de « paysan » est revendiqué et assumé, montrant une appartenance de classe contre « l’agriculteur », le « notable traditionnel », le « grand propriétaire châtelain », ou le « hobereau ». La CNP (Confédération nationale paysanne), proche de la SFIO, et la CGPT (Confédération générale des paysans travailleurs) incarnent cette forme de syndicalisme. La presse communiste publie alors de nombreux reportages accompagnés de photographies sur la violence des saisies et sur la lutte contre leur mise en œuvre ; La Voix paysanne, L’Humanité, Regards, etc. font connaître ces mobilisations et ces actions communistes face aux effets désastreux de la crise dans le monde rural, tout comme le film de Jean Renoir La vie est à nous qui met en scène une vente aux enchères publiques, annulée par l’intervention collective des paysans dirigés par les militants communistes.
Des grèves oubliées : les ouvriers agricoles
Alors que le monde rural a encore besoin de nombreux bras pour les travaux des champs, les ouvriers agricoles entrent aussi en grève. Ces grèves touchent la Seine-et-Oise, l’Oise, l’Aisne, ce qui effraie les possédants et, surtout, le représentant du « fascisme paysan », Henri Dorgères, qui considère de telles actions comme un crime, qui risque d’affamer le pays… Au cours de l’été 1936 (puis de l’été 1937), les ouvriers du monde rural, encore nombreux dans la société française – la mécanisation sera effective après les années 1950-1960 – comme les ouvriers viticoles du Midi, les bûcherons du Centre, les lavandières du Midi, les ouvriers agricoles qui participent aux récoltes de fruits, ou les moissonneurs du Bassin parisien, voire les ouvriers qui ramassent les betteraves, se mettent en grève : « Quel spectacle que toutes ces fermes des régions de grande culture, Bassin parisien et Nord, où les gros patrons se considéraient comme des seigneurs, avec un piquet de grève sous le grand portail, sur lequel flottait le drapeau rouge » (récit de la Fédération nationale des travailleurs de l’agriculture [FNTA], affiliée à la CGT).
« La lutte contre les saisies des exploitants en faillite devient une bataille menée par les socialistes, les communistes et les syndicalistes. »
La première vague de grèves a eu lieu dans l’Aisne, la Seine-et-Marne et la Seine-et-Oise. Dans la région de Saint-Quentin (Aisne), c’est au départ un mouvement sporadique où les vachers, les bergers et les domestiques cessent le travail le 19 mai, demandant l’appui de leur député SFIO de la 2e circonscription de Saint-Quentin, qui vient d’être élu. Dès la fin mai, un autre conflit marque les esprits, dans la Seine-et-Oise, celui de Tremblay-les-Gonesse où les grévistes tiennent des piquets de grève devant le portail de trois fermes. On assiste à une forme de mimétisme avec le mouvement ouvrier urbain. Dès le 15 juin, ils obtiennent satisfaction avec une augmentation de 10 à 20 % de leurs salaires, la journée de 10 heures et l’égalité des droits entre ouvriers agricoles français et ouvriers étrangers. À la louée de la Saint-Jean, les salariés de la Beauce se mettent en grève, mais reprennent vite le travail. La deuxième phase des grèves agricoles s’appuie aussi sur les accords Matignon pour obtenir les mêmes droits que les ouvriers des villes. Le mouvement s’étend au cours de l’été dans l’Oise, la Somme et à nouveau en Seine-et-Marne et dans l’Aisne. La FNTA, affiliée à la CGT, met toutes ses forces dans la bataille. On assiste alors à « l’explosion sociale » dans les régions de grandes cultures, à la fin juillet au moment des moissons; plus de quatre mille salariés agricoles sont en grève en Seine-et-Marne et l’historien Jean-Claude Farcy estime que le mouvement dans ces régions de grandes cultures a pu concerner plus de dix mille salariés agricoles. Les meetings, organisés par les militants de la CGT, les militants politiques ou les élus de la SFIO et du PCF, soulignent la volonté de rester dans la légalité républicaine. Il faut prendre appui sur les accords de Matignon pour obtenir de nouveaux droits ; les préfets sont mis à contribution, tout comme les élus. Georges Monnet, député socialiste de l’Aisne, devenu ministre de l’Agriculture, montre l’exemple comme négociateur dans son département.
Assurer un revenu aux paysans
Autre moment important du Front populaire à la campagne, le gouvernement de Léon Blum met en place, sous l’égide du ministre de l’Agriculture, l’Office national interprofessionnel du blé (ONIB). Il s’agit d’introduire des règles dans un marché qui, jusqu’à l’heure, était organisé sous forme d’un monopole spéculatif aux bénéfices des transformateurs de la matière première, mais non des producteurs.
L’ONIB est un organisme public (loi du 15 août 1936) qui a pour rôle de déterminer le prix du blé, d’établir l’échelonnement des achats de blé aux producteurs et de contrôler les importations et les exportations de blé ou de farine. Ce projet fait suite à de nombreuses initiatives des socialistes, dont l’origine remonte à Jean Jaurès. Une loi avait été même votée le 10 juillet 1933, prévoyant un prix minimum du blé. Toutefois, ce fut un échec, lié à une gigantesque fraude. La loi de 1936 permet alors un meilleur encadrement. Le commerce et le stockage du blé sont confiés aux coopératives agricoles et le Crédit agricole assure les paiements et avance les fonds nécessaires. Cet office est placé directement sous le contrôle du ministère des Finances et du ministère de l’Agriculture. Il est composé des représentants des producteurs, des consommateurs et des intermédiaires (meuniers, boulangers, fabricants de pâtes alimentaires et commerçants en grains). C’est l’une des réalisations du Front populaire qui marque le plus les campagnes. Sa création suscite de nombreuses réactions, il est même raillé par le sénateur de droite de l’Aisne, Charles Desjardin, comme « le plus beau monument d’organisation marxiste que l’on connaisse ». Mais l’accueil est enthousiaste chez les paysans car cela leur assure un revenu meilleur ; de 1935 à 1937, le quintal de blé passe de 80 à 180 francs.
Dans le domaine de l’agriculture, le Front populaire poursuit également la politique des appellations d’origine contrôlée, entreprise auparavant soutenue par les syndicats proches des socialistes et des communistes. Le Comité national des appellations d’origine des vins et eaux-de-vie (CNAO), créé par le décret-loi du 30 juillet 1935, s’emploie à promouvoir les délimitations des vignobles et de nombreux décrets sont pris au cours de l’année 1936 pour les appellations Châteauneuf-du-pape ; muscat de Frontignan ; Tavel ; Cassis ; Pouilly-sur-Loire ; Arbois ; Château-Châlon ; Cognac ; Champagne et Saint-Émilion…
Une réforme du statut du fermage et du métayage est envisagée, mais elle ne voit pas le jour et sera reprise seulement à la Libération, aboutissant à la loi de 1946, ce qui rouvre la parenthèse enchantée du Front populaire. n
Jean Vigreux est historien. Il est professeur d’histoire contemporaine à l’université Bourgogne Europe.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026