Si des colonisés rejoignirent les mouvements de grève, le gouvernement du Front populaire adopta vis-à-vis des colonies une attitude modérée, il assuma une ligne réformiste.
L’avènement, en France, au printemps 1936, d’un gouvernement s’appuyant sur le programme du rassemblement populaire regroupant essentiellement le Parti socialiste et le Parti radical, avec l’appui, importante novation, du Parti communiste, a marqué les esprits. Pour l’imaginaire français, ouvrier en particulier, pour la mémoire de la gauche, le Front populaire de 36 a marqué une date, régulièrement célébrée depuis. À cette époque, une autre donnée est inséparable de la vie de la nation : La France est un empire… C’est le thème cent fois répété de la propagande colonialiste. Le drapeau tricolore flotte sur douze millions de km2, symbole de la domination sur plus de soixante millions d’habitants – appelés quasi unanimement « indigènes ».
Timidité du programme colonial du rassemblement populaire
Dans le programme du Rassemblement populaire, qui a inspiré le gouvernement venu au pouvoir en mai 1936, la question coloniale apparaît, mais de façon extrêmement discrète. D’abord en quantité : trente mots. Mais surtout quant à son contenu. Il y est seulement question d’une commission chargée d’enquêter « sur la situation politique, économique et morale dans les territoires français d’outre-mer, notamment dans l’Afrique française du Nord et l’Indochine ». Rien donc de bien dangereux pour la situation coloniale. De soutien, ou même de simple attention, aux revendications indépendantistes, point. Le symbole de ce réformisme prudent est le socialiste Marius Moutet, ministre des Colonies, membre historique de la Ligue des droits de l’homme, défenseur, souvent (il était avocat de profession), des militants nationalistes de l’empire, bénéficiant de la part des colonisés d’un capital de confiance, mais jamais engagé sur les questions politiques de fond.
« Partout, des colonisés commencent à rejoindre les syndicats… Quelques premières mesures rythment cette période ; interdiction du travail forcé, journée de travail de 9 heures, cinq jours de congés payés… »
Quant au Parti communiste, ouvertement anticolonialiste dans la période qui avait précédé (nul n’a alors oublié son engagement déterminé contre la guerre du Rif, dix ans plus tôt), il fait le choix de soutenir cette orientation réformiste, misant sur une démocratisation de la politique française, devant bénéficier à terme aux peuples colonisés. « Les droits démocratiques que réclament à juste titre les peuples d’outre-mer, les libertés dont ils exigent la garantie, sont des requêtes auxquelles nous, les combattants du Front populaire, pourrons souscrire sans difficulté », écrit alors Gabriel Péri (L’Humanité, 23 mai 1936). Attitude modérée qui lui sera par la suite amèrement reprochée par certains nationalistes.
De fortes attentes du côté des colonisés
Pourtant, chez la plupart des colonisés, l’accueil est souvent confiant, parfois enthousiaste. On peut parler d’une véritable lune de miel… qui ne durera que quelques mois. Le leader algérien Messali Hadj s’exprime dans les rassemblements publics du Front populaire. Le Tunisien Habib Bourguiba vient en France, y rencontre les représentants de tous les partis politiques de gauche, de la LDH, de la CGT et il est même reçu, fait unique à l’époque, au Quai d’Orsay. Les nationalistes vietnamiens organisent des meetings légaux dits du « Congrès Indochinois ». Un peu partout, une presse relativement libre – en tout cas par rapport à la période précédente – s’exprime, des réunions publiques sont organisées, les nationalistes et même les communistes apparaissant à visage découvert. En Indochine, une amnistie permet à des milliers de prisonniers, dont des politiques, de quitter les bagnes coloniaux (Poulo Condor) de sinistre réputation. Mais le Front populaire, comme en métropole, c’est également, c’est surtout, un vaste mouvement social : des grèves éclatent en Tunisie, au Maroc, à La Réunion, au Sénégal, en Indochine, parfois avec occupations d’usine. Partout, des colonisés commencent à rejoindre les syndicats… Quelques premières mesures rythment cette période ; interdiction du travail forcé, journée de travail de neuf heures, cinq jours de congés payés...
« Quant au Parti communiste, ouvertement anticolonialiste, il fait le choix de soutenir cette orientation réformiste, misant sur une démocratisation de la politique française, devant bénéficier à terme aux peuples colonisés. »
On sera plus réservé sur les mesures adoptées en Algérie. Le projet dit « Blum-Viollette » (du nom du président du Conseil et de son ministre d’État, radical), pourtant lui aussi limité quant à ses ambitions – il prévoit l’octroi de droits politiques à quelques milliers « d’indigènes musulmans » selon une série stricte de critères – est violemment critiqué par le « parti colon », sur place, et par la droite, en métropole. Projet finalement abandonné pratiquement sans combat de la part de la gauche française, toutes tendances confondues.

L’Humanité, quotidien du Parti communiste. 30 novembre 1936. BNF-Gallica.
L’essoufflement
Puis on assiste à un rapide essoufflement. Après les premiers élans, on a l’impression que le gouvernement, quelque peu effrayé par sa propre audace, informé sans aucun doute sur l’effervescence qui règne dans les milieux nationalistes, veut bloquer la situation. En quelque sorte, une adaptation coloniale de la thèse de la « pause », chère à Léon Blum.
De ce fait, avec les mois, les espoirs des colonisés s’amenuisent, puis se transforment en déception, enfin en colère.
Un télégramme, signé Marius Moutet, à destination du gouverneur général de l’Indochine, dit l’essentiel : « Vous maintiendrez l’ordre public par tous moyens légitimes et légaux, même par poursuites. Ordre français doit régner en Indochine comme ailleurs. » Nous sommes le 15 septembre 1936, un trimestre seulement après l’accès au pouvoir du Front populaire, et tout est déjà dit. Le gouvernement veut bien faire une « politique libérale » mais ne tolérera pas une remise en cause de l’« ordre français » (lire : l’ordre colonial). La libéralisation pour évacuer la libération. La métropole veut rester maîtresse du sort présent et à venir des colonies. La répression contre ceux qui n’acceptèrent pas ce schéma ne fut pas une erreur, elle obéit à une logique.
« La métropole veut rester maîtresse du sort présent et à venir des colonies. La répression contre ceux qui n’acceptèrent pas ce schéma ne fut pas une erreur, elle obéit à une logique. »
On voit alors ce gouvernement appliquer les mêmes mesures que tous ses prédécesseurs sous le prétexte fallacieux que les nationalistes font une propagande séparatiste, inspirée, sciemment ou non, par le nazisme, le fascisme ou le militarisme japonais. Les mesures répressives se succèdent : dissolution de l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj (janvier 1937), puis arrestation de celui-ci (août 1937), arrestation et déportation des dirigeants du Comité d’action marocain, dont Allal El Fassi (octobre 1937), puis de ceux du Néo-Destour tunisien, dont Bourguiba (avril 1938), des leaders vietnamiens (juillet 1937), saisies des journaux qui avaient commencé à profiter de l’expression relativement libre, attaques physiques des forces dites « de l’ordre » contre des grévistes (Indochine, Tunisie…).
Bonne volonté du Front populaire ou ligne modérée assumee ?
Jusqu’à une période récente, les rares études sur la question soulignaient une bonne volonté des hommes du Front populaire, doublée d’une extrême faiblesse face à la réaction. En quelque sorte, la réédition, outre-mer, du schéma classique : « volonté transformatrice mais timidité face au Mur d’argent ». Regardons les faits de plus près.
Parvenus au pouvoir, le Parti socialiste SFIO et ses associés en 1936 ne souhaitaient aucunement voir le début de la désagrégation du domaine colonial. En fait, qu’ils en aient eu conscience ou non, les hommes de la gauche française se comportèrent en gestionnaires loyaux du colonialisme, nouvelle référence à la thématique blumiste. Il n’y eut donc pas de quiproquo mais bel et bien application d’une ligne réformiste assumée.
Cependant, cette période fut également utilisée par les mouvements patriotiques qui profitèrent des quelques occasions de s’exprimer légalement pour toucher de plus larges masses, pour consolider leurs organisations, afin de se préparer à de nouveaux affrontements avec le système. En 1936, le choc avec les nationalismes indigènes fut rude, mais la métropole avait tous les atouts pour l’emporter. Dix années plus tard, Moutet, revenu rue Oudinot, était dans le même esprit. Mais il avait désormais Ho Chi Minh devant lui… et une guerre de sept années commença, inaugurant le cycle des combats émancipateurs dans tout l’édifice vermoulu qu’était devenu l’empire, quel que fût son nom. Avec, désormais, cette conviction qui courut de Hanoi à Alger : la libération finale, c’est-à-dire l’indépendance nationale, ne pouvait venir que des propres combats des colonisés.
Alain Ruscio est historien. Il est docteur de l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026