Face au pacte patriotique inattendu de Houria Bouteldja, à l’internationalisme hors sol de la gauche radicale, il est urgent de retrouver une perspective marxiste stratégique moderne sur la question nationale.

Le « patriotisme décolonial » de Houria Bouteldja : un mirage confusionniste
Houria Bouteldja, figure historique de l’indigénisme en France, défend aujourd’hui un étonnant « patriotisme internationaliste », qu’on pourrait qualifier de patriotisme décolonial, articulé à un projet de « communisme à visage patriote » (« Rêver ensemble. Pour un patriotisme internationaliste », Contretemps, 11 février 2025). Ce revirement idéologique est frappant : celle qui voulait jadis construire un « corps politique indigène » contre la civilisation française et la Raison blanche en vient à proposer de « resacraliser » la France comme horizon mobilisateur. Houria Bouteldja reconnaît elle-même qu’à gauche et dans le mouvement décolonial, la nation a longtemps été « jetée avec l’eau du bain », et admet devoir faire une certaine autocritique sur ce point. Elle oppose deux « France », l’une révolutionnaire (1789, Commune, Résistance, luttes ouvrières), l’autre contre-révolutionnaire (versaillais, collabos, bourgeoisie pro-UE), et estime que la bataille stratégique est de faire triompher la première sur la seconde. Pour ce faire, elle suggère une alliance des « beaufs » et des « barbares », c’est-à-dire des fractions populaires blanches et non blanches, à travers un pacte patriotique inattendu.
Cette volte-face audacieuse ne manque pas de soulever de profondes contradictions internes dans la pensée de Houria Bouteldja, au regard de son parcours. Hier, elle vouait aux gémonies la gauche « universaliste » au nom de l’identité indigène et dénonçait le drapeau tricolore en tant que symbole de l’oppression coloniale ; aujourd’hui, la voilà qui le hisse prudemment au fronton de son « communisme décolonial ». L’éclectisme idéologique de son discours trahit une certaine confusion stratégique. Dans un même élan, Houria Bouteldja convoque la révolution d’Octobre 1917, l’islam politique et la théologie de la libération latino-américaine comme exemples d’utopies mobilisatrices du passé.
« La France que nous voulons est celle des travailleuses et des travailleurs, des « sans-nom » qui ont fait tourner les usines, labouré les champs, soigné les malades, enseigné aux enfants, construit les chemins de fer, bref, tout ce que la bourgeoisie s’approprie. »
Elle n’offre guère de plan concret pour opérer ce renversement idéologique. Elle-même souligne la difficulté quasi miraculeuse de la tâche : comment faire en sorte que la haine xénophobe des « petits Blancs » se mue en colère de classe dirigée contre les riches ? « On ne voit pas trop par quel miracle cette hostilité envers les Arabes et les Noirs se retournerait spontanément contre les riches », admet-elle. Mais sans ancrage solide dans les luttes sociales concrètes (grèves, salaires, services publics, etc.), ce national-populisme de gauche risque de sonner creux. En somme, l’ex‑militante indigéniste appelle à se salir les mains : « Le premier pas si on veut cheminer avec les petits Blancs serait de se réapproprier la France et plus exactement l’idée de patrie. » Faute d’une véritable ligne de masse ancrée dans les rapports de production, sa démarche risque fort de rester une construction intellectuelle.
L’internationalisme « hors sol » de la gauche radicale : l’idéalisme impuissant
À l’opposé de Houria Bouteldja, une autre gauche, celle de la revue Contretemps, du NPA et des courants trotskysants ou libertaires, rejette farouchement toute concession au national. Pour ces militants, le salut ne peut venir que de l’internationalisme intégral, de la fusion des luttes au-delà des frontières, et l’idée même de patriotisme populaire est regardée tel un cheval de Troie du chauvinisme. Ils rappellent, à juste titre, que la lutte des classes reste le moteur central de l’histoire, y compris dans le cadre national. « Rayer d’un trait de plume la puissance collective du travail […] et en déduire qu’il n’existe plus de conscience de classe ni de possibilité de luttes de classe » est une erreur grossière, soulignent-ils. Ensuite, les auteurs de Contretemps pointent l’erreur d’analyse sur les motivations populaires. Houria Bouteldja distingue les « affects » (le besoin de patrie) des « conditions matérielles », là où eux estiment que tout est intriqué. Enfin, et c’est peut-être là leur argument le plus politique, cette gauche internationaliste insiste sur le danger de reprendre des thèmes nationaux : selon elle, cela revient objectivement à légitimer l’agenda de l’adversaire. « Dans la France d’aujourd’hui, construire un rapport sentimental avec les sacrifiés du néolibéralisme par la médiation du sentiment patriotique, c’est le rêve des néofascistes », avertit Contretemps.
« Une France qui serait fidèle à ses idéaux trahis, « Liberté, Égalité, Fraternité », en les étendant à tous et à toutes, et en ajoutant « Solidarité » et « Justice sociale ». »
Cette attitude révèle néanmoins ses limites et contradictions. D’abord, force est de constater que le camp internationaliste radical est aujourd’hui extrêmement marginal en France. Le NPA et consorts pèsent électoralement des clopinettes et peinent à élargir leur audience au-delà d’un cercle de convaincus. L’idéalisme dogmatique de l’extrême gauche internationaliste devient ainsi paradoxalement son talon d’Achille matérialiste. En s’obstinant à voir dans la nation uniquement un leurre à dénoncer, cette gauche la laisse aux mains de la bourgeoisie nationaliste.
Pour un patriotisme de classe : matérialiste, inclusif, dialectique
Ainsi, face à ces deux impasses, le national-populisme décolonial confus d’une part, l’internationalisme angélique impuissant de l’autre, il est urgent de retrouver une perspective marxiste stratégique moderne sur la question nationale. Ni reniement opportuniste ni dogmatisme sectaire, mais une approche matérialiste et dialectique : la nation est une communauté historique, sociale et politique concrète, ancrée sur un territoire déterminé, traversée par des luttes de classe permanentes entre exploiteurs et exploités et des rapports entre classes. C’est à la fois un patrimoine matériel (ressources, infrastructures, institutions) et immatériel (culture, histoire, symboles), disputé entre les intérêts de la bourgeoisie dominante et ceux des classes populaires exploitées. C’est une formation sociale historique de longue durée qui s’inscrit dans un État internationalement reconnu. Il s’agit pour le camp progressiste de l’investir plutôt que de la laisser à la réaction. En clair, il s’agit de forger un patriotisme prolétarien, populaire, inclusif et internationaliste, un patriotisme qui serve les intérêts de la majorité laborieuse tout en s’articulant à la solidarité entre peuples.
Ce projet peut sembler inédit en France, tant la gauche a été habituée soit à chanter L’Internationale en rougissant à la vue du drapeau tricolore, soit à sombrer dans le chauvinisme dès qu’elle s’en rapproche. Pourtant, l’histoire mondiale regorge d’exemples réussis de mouvements révolutionnaires ayant fusionné consciemment l’élan national et la lutte des classes. En 1938, face à l’invasion japonaise, Mao déclarait que « les communistes chinois doivent combiner patriotisme et internationalisme. […] Nous combattons pour défendre la patrie contre l’agresseur. […] Car ce n’est qu’en libérant la nation que le prolétariat et les masses laborieuses pourront s’émanciper eux-mêmes ». Il résumait d’une formule limpide : « Dans les guerres de libération nationale, le patriotisme est de l’internationalisme appliqué. » Bien sûr, la France de 2025 n’est pas la Chine de 1938 occupée par un envahisseur. Mais l’enseignement de Mao, qui prolonge en fait celui de Marx, est que le patriotisme n’est pas intrinsèquement réactionnaire : tout dépend du contenu de classe qu’on lui donne et du contexte historique.
Une synthèse dialectique entre nation et classe
Lénine l’avait exprimé à sa façon en soutenant le droit des nations opprimées à disposer d’elles-mêmes, tout en prônant l’unité volontaire des peuples socialistes. De même, James Connolly, martyr de l’indépendance irlandaise et socialiste, proclamait en 1916 : « La cause des travailleurs est la cause de l’Irlande, la cause de l’Irlande est la cause des travailleurs. Elles ne sauraient être dissociées. » Pour lui, libérer la nation du joug britannique et libérer le prolétariat de l’exploitation capitaliste étaient une seule et même tâche révolutionnaire. Cette synthèse dialectique entre nation et classe, de nombreux leaders de la libération l’ont réalisée : Ho Chi Minh au Vietnam allia le patriotisme anticolonial à la construction socialiste, Fidel Castro et Che Guevara à Cuba mobilisèrent le peuple cubain en invoquant à la fois José Martí (héros national) et Marx, Thomas Sankara au Burkina Faso rebaptisa fièrement son pays « la patrie des hommes intègres » et lança : « La patrie ou la mort, nous vaincrons » pour galvaniser les opprimés contre l’impérialisme français.
« Réhabiliter la notion de peuple sans exclure, renouer les fils brisés de l’histoire nationale en y réinsérant les ouvriers, les femmes, les immigrés, les colonisés. »
Ces expériences, toutes différentes, montrent qu’un patriotisme de gauche n’a rien d’une chimère : c’est une arme politique redoutable quand elle est maniée avec conscience de classe. Partout où il s’est déployé, ce patriotisme populaire s’est voulu ouvert sur l’universel. La Chine révolutionnaire brandissait le slogan « Peuples opprimés du monde, unissez-vous » en même temps que le drapeau chinois ; Cuba envoie encore aujourd’hui des médecins aux quatre coins du globe au nom de la fraternité internationaliste. Le patriotisme prolétarien ne s’oppose pas à l’internationalisme, il en est le véhicule concret à un moment donné, permettant aux masses de s’approprier la lutte. Comme l’expliquait Mao, un patriote communiste défend son peuple contre l’oppresseur pour mieux aider ensuite les autres peuples à se libérer. C’est l’opposé du nationalisme bourgeois étriqué qui veut dominer les autres nations ou se moque de leur sort.
Fort de ces enseignements, que signifierait un patriotisme de classe en France aujourd’hui ? Il ne s’agit évidemment pas d’imiter servilement tel ou tel modèle étranger, mais de s’inspirer de cette idée-force : la nation est un terrain de lutte, et la classe ouvrière doit y disputer l’hégémonie à la bourgeoisie. Concrètement, un patriotisme prolétarien français consisterait à revendiquer l’héritage progressiste national (1789, 1848, 1871, 1936, 1945…) pour propulser un projet révolutionnaire du XXIe siècle. Cela implique de redéfinir la « nation France » non pas telle une ethnie fermée, mais tel le peuple vivant sur ce territoire, dans toute sa diversité transculturelle, et ayant un intérêt commun à se libérer de l’oligarchie capitaliste. « Qu’est-ce que la France ? » demandait Bouteldja rhétoriquement, répondant : « La France, c’est une idée. On en fait ce qu’on veut. » Prenons-la au mot, mais avec une perspective de classe : la France que nous voulons est celle des travailleuses et des travailleurs, des « sans-nom » qui ont fait tourner les usines, labouré les champs, soigné les malades, enseigné aux enfants, construit les chemins de fer, bref, tout ce que la bourgeoisie s’approprie. Cette France-là n’a jamais cessé de s’opposer à l’autre France, celle des exploiteurs et des oppresseurs. Patrie des opprimés contre patrie des oppresseurs : telle est la contradiction fondamentale que nous devons porter à son paroxysme.
Renouer avec le mot d’ordre de la Révolution : « La Nation, c’est le peuple »
Un patriotisme marxiste dira aux ouvriers, employés, paysans, précaires : « Ce pays est à vous. La bourgeoisie l’a dévoyé pour ses profits, il est temps que vous en repreniez les rênes. » C’est au fond renouer avec le mot d’ordre de la Révolution : « La nation, c’est le peuple », pas Louis XVI ni BlackRock. Un tel discours peut parler à l’ouvrier de la « France d’en bas » sans attiser sa xénophobie, au contraire : en désignant clairement l’ennemi de classe interne, on détourne sa colère des boucs émissaires (immigrés, musulmans, etc.). Le patriotisme prolétarien ne dit pas : « Les étrangers sont la cause de tes malheurs » (mensonge de droite) mais : « Ton “frère” de classe étranger souffre des mêmes maux, et ton véritable ennemi porte un costume-cravate français. » C’est un patriotisme inclusif : on peut aimer sa culture, sa langue, ses paysages, sans haïr l’autre. La fierté nationale que nous voulons promouvoir, c’est celle d’une France qui serait fidèle à ses idéaux trahis, « Liberté, Égalité, Fraternité », en les étendant à tous et à toutes, et en ajoutant « Solidarité » et « Justice sociale ».
Sur le plan programmatique, un patriotisme prolétarien en France aujourd’hui passerait par des mesures de souveraineté populaire authentiques, qui s’opposent tant au néolibéralisme mondialisé qu’au nationalisme xénophobe. Notamment reconstruire les services publics et les industries stratégiques nationales, non dans une logique de grandeur chauvine, mais parce que c’est l’intérêt des travailleurs et de la planète (relocaliser la production de médicaments, de transports écologiques, etc.). Un patriotisme de classe s’honorerait de protéger les « biens communs » nationaux (eau, énergie, forêt…) des prédations privées, tout en s’engageant à partager le savoir-faire avec d’autres pays. Il s’agirait aussi de rompre avec l’impérialisme français : quitter l’OTAN, retirer nos troupes des interventions néocoloniales, restituer pleinement la souveraineté aux anciennes colonies (abolir le franc CFA, etc.), accueillir dignement les réfugiés des guerres où la France a mis le feu. Montrer ainsi que notre patriotisme n’est l’ennemi d’aucun peuple, contrairement à celui de la bourgeoisie qui bombarde au Sahel ou vend des armes à l’Arabie saoudite. Un gouvernement ou un mouvement qui porterait ces mesures pourrait légitimement parler de « redressement national » au service du peuple : il redonnerait fierté aux classes populaires en prouvant que la France peut être autre chose qu’une puissance cynique au service des milliardaires. Il s’attaquerait par exemple à la grande distribution et aux actionnaires qui dépouillent nos agriculteurs – voilà un combat patriotique (sauver la paysannerie française) et socialiste à la fois. De même, défendre la Sécurité sociale et l’hôpital public contre les appétits privés, c’est faire œuvre de patriotisme populaire (honorer l’héritage du Conseil national de la Résistance) autant que de lutte des classes.
« L’histoire mondiale regorge d’exemples réussis de mouvements révolutionnaires ayant fusionné consciemment l’élan national et la lutte des classes. »
Un tel patriotisme populaire requerra bien sûr des symboles rassembleurs. Il ne faut pas craindre de mobiliser l’imaginaire national, au contraire, il faut le subvertir de l’intérieur. Le drapeau tricolore, qui flotte sur les mairies et dans les stades, ne disparaîtra pas du cœur des gens par décret. Alors brandissons-le au côté du drapeau rouge, comme l’ont fait nos aînés communards et résistants. Rappelons que le drapeau français a aussi été rouge (en 1793, lorsque la loi martiale l’exigeait) et que La Marseillaise, ce chant trop souvent accaparé par l’extrême droite, contient des couplets révolutionnaires brûlant d’égalité (qu’on ne chante plus, hélas). On peut imaginer de réécrire des paroles de la Marseillaise version sociale, ou de remettre à l’honneur des figures historiques notamment Louise Michel, la « vierge rouge » qui aimait la Commune et sa patrie opprimée, ou Missak Manouchian, le résistant immigré arménien qui mourut pour libérer la France du nazisme.
Ce ne sont pas les exemples qui manquent pour montrer qu’être patriote, ce n’est pas forcément être un « petit Blanc » raciste : il y a un patriotisme rouge et métissé dans notre histoire, qu’il faut exhumer et célébrer. Même Robespierre, personnage décrié, mérite d’être revisité : c’est lui qui disait que « le patriotisme est notre lien avec l’humanité » et qu’en défendant la liberté de la patrie, on défend l’humanité tout entière, formulation précurseur de l’internationalisme. En somme, il s’agit de construire un imaginaire national alternatif : celui d’une France porte-drapeau des peuples contre les rois, d’une France rebelle, « nation des droits de l’homme » non pas hypocrite mais réalisée pour de bon, d’une France où chaque ouvrier, chaque infirmière pourra dire : « Ce pays est le nôtre, nous le dirigeons ensemble, et nous sommes solidaires des autres peuples. » Un tel imaginaire pourrait mobiliser bien au-delà du cercle militant habituel, parce qu’il parle à la fois au cœur et à la raison : au cœur, en renouant avec la fierté collective nationale, et à la raison, en montrant que cette fierté n’exclut personne et combat l’injustice sociale.
Une vigilance dialectique
Naturellement, le risque de dérive nationaliste ne disparaît jamais totalement, c’est là qu’intervient la vigilance dialectique. Un patriotisme de classe ne peut rester émancipateur que s’il garde en vue l’horizon communiste mondial. Notre but ultime n’est pas de cantonner indéfiniment l’humanité en nations séparées, mais de créer les conditions d’une véritable communauté universelle de nations libres. Simplement, nous reconnaissons que la route vers l’universel passe par le particulier. Pour aller vers l’international, il faut parfois emprunter le sentier de la patrie, quand il est celui qu’empruntent les masses. Lénine lui-même, après Octobre 1917, ne repeignait-il pas les gares de Moscou aux couleurs nationales russes pour galvaniser le peuple contre l’invasion étrangère, tout en appelant simultanément à la révolution en Allemagne et ailleurs ? Cette maîtrise dialectique de la double tâche, patriotique et internationaliste, est la clef.
Un régime ou un mouvement authentiquement socialiste en France devrait, entre autres, immédiatement proposer une aide concrète aux autres peuples en lutte (envoyer des professeurs, des ingénieurs, à l'image de Cuba qui envoie des médecins), afin de garder vivante la flamme internationaliste dans le cœur du patriotisme national. « Les peuples socialistes pratiquent l’intégration de l’internationalisme et du patriotisme », disait Mao : ils coopèrent sur la base des intérêts communs des travailleurs. C’est cette vision qu’il faut actualiser : imaginer une France socialiste tendant la main à l’Italie, à l’Espagne, à l’Afrique, non pour les dominer, mais pour s’entraider, une Internationale des patries populaires, en quelque sorte.
« C’est toute la gauche de combat qui doit se refonder idéologiquement autour de ce patriotisme de classe et forger une synthèse nouvelle. »
Qui pourrait porter un tel projet aujourd’hui ? Il faudra sans doute bousculer les cadres politiques existants. En vérité, c’est toute la gauche de combat qui doit se refonder idéologiquement autour de ce patriotisme de classe et forger une synthèse nouvelle. Cela demandera du courage intellectuel et de la pédagogie. Il faudra convaincre ceux qui ont le drapeau bleu-blanc-rouge tatoué dans le cœur que ce drapeau-là, on peut le garder mais en changeant ce qu’il représente, qu’il ne flotte plus sur les casernes en Afrique mais sur des usines autogérées en France ! Et convaincre ceux qui n’y voient qu’un symbole de mort (antifascistes, décoloniaux) qu’on peut le subvertir pour en faire un symbole de vie en commun libérée. Un énorme travail populaire est à mener, dans les quartiers, les usines, les campagnes : réhabiliter la notion de peuple sans exclure, renouer les fils brisés de l’histoire nationale en y réinsérant les ouvriers, les femmes, les immigrés, les colonisés. Bref, écrire une histoire populaire de la France révolutionnaire qui inspire le présent.
En conclusion, réinvestir la question nationale depuis la centralité de la lutte des classes n’est pas un caprice intellectuel : c’est une nécessité stratégique pour la gauche française contemporaine. Il ne s’agit ni de tomber dans la caricature d’un cocorico rouge-brun, ni de continuer à planer dans un internationalisme désincarné. Il s’agit de marcher sur nos deux jambes : l’une ancrée dans le sol national où se joue le rapport de forces immédiat, l’autre tendue vers l’horizon mondial où se profile l’émancipation de tous. Cette articulation dialectique, des révolutionnaires du Sud global l’ont réussie en leur temps, à nous d’en être dignes à notre tour, dans les conditions spécifiques de la France postmoderne. Ce faisant, nous combattrons l’extrême droite sur son terrain et nous la vaincrons, en montrant au peuple qu’il existe un patriotisme bien plus radical et généreux que celui des Le Pen : le patriotisme des travailleurs, qui ne veut « pas de patrie sans justice et sans liberté ». Ce slogan, emprunté à la Commune de Paris, peut de nouveau enflammer les foules si on lui donne du contenu réel. La lutte des classes, finalement, est le cœur battant de la nation réelle – faisons-le entendre haut et fort. Alors, les couleurs de notre drapeau ne symboliseront plus le sang des pauvres versé pour les riches, mais le sang des martyrs de la liberté, le blanc de l’égalité, et le bleu de la fraternité universelle. Et, ainsi que le proclamait en son temps un certain Marx : « Les travailleurs n’ont pas de patrie. Nous ne pouvons leur enlever ce qu’ils n’ont pas. Mais comme le prolétariat doit conquérir le pouvoir politique, devenir la classe nationale, il est, par là même, national. » À nous de devenir la nation, pour abolir les chaînes de toutes les nations. Patria nostra, humanitas, notre patrie, c’est l’humanité.
Pour aller plus loin : www.cahiersdeladerive.com
Arthur Diot est membre du secteur International du PCF.
Cause commune n° 44 • été 2025