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Malgré des tensions historiques entre socialistes et communistes, leurs accords électoraux à l’occasion des élections municipales de 1935 permettent une ­victoire importante, notamment dans la banlieue parisienne. Cette réussite renforce la légitimité du « municipalisme communiste », dont les politiques sociales et les réalisations locales (écoles, équipements publics, actions en faveur des ouvriers) contribuent à populariser le Parti communiste.

Les élections municipales de 1935, galop d’essai du Front populaire

Alors que les appels à l’union de la gauche se multi­plient depuis février 1934, les élections municipales de mai 1935 représentent un véritable galop d’essai pour le Front populaire. Malgré de réels rap­prochements depuis plus d’un an, à l’échelle locale, les alliances sont en effet loin d’être toujours aisées à conclure. Depuis le ­congrès de Tours et particulièrement la « bolchevisation » de la SFIC, communistes et socialistes se livrent à des guerres fratricides. Localement, ces conflits militants sont d’autant plus forts qu’ils se déroulent au sein de réseaux de sociabilité particulièrement restreints. Dans la banlieue parisienne, où la gauche a réussi à conquérir de nombreuses municipalités depuis 1919, on ne dénombre par commune que quelques dizaines de militants ­actifs. La situation est d’autant plus complexe que, dans de nombreuses villes, la section socialiste devient le refuge d’exclus ou de mi­litants en rupture avec l’organisation communiste locale. Certains de ces militants deviennent des figures repoussoirs. Dans le département de la ­Seine, Henri Sellier, maire de Suresnes, est l’exemple type de l’élu honni des communistes. Administrateur réputé et ­figure du Grand Paris, il appartient à cette première génération de maires SFIO élus en 1919, ayant rejoint la SFIC après le congrès de Tours en 1920 avant de progressivement revenir dans la « vieille maison » dès le début des années 1920.

Dans cette configuration, rien d’étonnant à penser que les alliances locales entre communistes et socialistes soient difficiles à appliquer. Pourtant, à la faveur des rapprochements entamés depuis février 1934, le Parti communiste et la SFIO ­signent en janvier 1935 un accord de désistement au ­second tour. Et, malgré des départs bien souvent séparés (à Lille, on recense six listes de gauche au premier tour !), l’accord est globalement suivi.

Résultat, les élections municipales de 1935 sont une grande victoire pour le Front populaire. Le Parti communiste s’ancre confortablement dans une de ses terres de mission : la banlieue pari­sienne. On dénombre désormais vingt-sept communes sur quatre-vingts dirigées par des communistes dans le département de la Seine, le plus riche et le plus peuplé de France, contre neuf ­seulement en 1929. Une progression exponentielle qui ouvre un nouveau volet de l’histoire de l’ancrage local du Parti communiste français.

 La légitimation du municipalisme communiste

Cette victoire s’inscrit dans un renouvellement du regard porté par le Parti communiste sur ses municipalités. Jusqu’alors, le travail municipal était déprécié au sein du monde communiste. Comme le montre le cas d’Henri Sellier, les nombreuses défections pour les partis socialistes des premiers maires communistes des années 1920 ont laissé des traces. Le maire reste associé à l’imaginaire du compromis gestionnaire et réformiste. Au moment de la bolchevisation du parti et de la mise en application de la tactique « classe contre classe », il ne peut être, par conséquent, un bon communiste. Perçu comme individualiste et peu loyal, le maire est encadré avec méfiance. Ce ressentiment institutionnel est compris par les élus communistes. Dans leurs fiches autobiographiques rédigées au début des années 1930, la discrétion est de mise : on évoque à peine son mandat, quand celui-ci n’est pas simplement mis sous silence. La fidélité partisane ne s’exprime pas par le mandat électif.

Pourtant, ces premiers édiles rouges mettent en œuvre dans leurs territoires des politiques sociales importantes : colonies de vacances, bains douches, écoles modernes… Si les communistes ne sont ni les seuls ni les premiers à entreprendre ces politiques municipales à destination de la classe ouvrière, ils se distinguent par leur ambition. L’école Karl-Marx de Villejuif, inaugurée en grande pompe en 1933 par le maire Paul Vaillant-­Couturier, illustre parfaitement le projet municipal des élus locaux communistes. Construite par le jeune architecte André Lurçat, figure émer­gente du modernisme architectural, l’école Karl-Marx se veut vitrine de l’avant-gardisme du parti. Avec succès. Dès son inauguration, l’école séduit bien au-delà des milieux partisans traditionnels du parti, et fait rayonner internationalement l’action municipale des communistes. L’écrivain britannique Aldous Huxley y consacre ainsi un article élogieux en 1935 dans Paris-Soir.

Aussi, l’administration municipale communiste, avant même les élections de 1935 et malgré une méfiance interne, arrive à recueillir un soutien large et populaire ; elle est en cela une contribution essentielle à la victoire du Front populaire. Surtout, depuis 1934, la direction du parti abandonne la tactique « classe contre classe » et s’ouvre aux valeurs républicaines. Cela change le regard porté sur le municipalisme pratiqué par ses élus.

Cette première légitimation partisane s’exprime par l’investissement accru des élus à leur mandat municipal. Le cas de Paul Vaillant-Couturier est en ce sens symptomatique de ce changement. Grande figure de la SFIC, rédacteur en chef de L’Humanité entre 1926 et 1929, Paul Vaillant-­Couturier est marginalisé à partir de cette date au sein du monde communiste en raison de ses origines bourgeoises et de son statut d’intellectuel. Élu maire de Villejuif en 1929 à la demande du bureau politique et contre sa volonté, Paul Vaillant-­Couturier, durant les trois premières années de son mandat, n’assiste à aucun conseil municipal. La commande de l’école Karl-Marx qu’il passe à André Lurçat en 1930 est la seule trace existante de son action municipale sur la période. Pourtant, à partir de 1933, Paul Vaillant-Couturier accroît considérablement sa présence locale. Son mandat municipal, simplement mentionné dans son autobiographie, devient avec le Front populaire un qualificatif revendiqué et revendiquable. À tel point qu’à sa mort le 10 octobre 1937, la veillée funéraire est d’abord organisée dans la mairie de Villejuif, avant même le siège de ­L’Humanité. Dans cette liturgie funèbre communiste particulièrement pensée, le choix de la mairie comme lieu de veillée ne relève pas du hasard : il exprime l’importance symbolique que représente l’expression du mandat municipal au moment du dernier adieu.

 La structuration des territoires du communisme

Enfin, la victoire du Front populaire aux élections municipales permet à une nouvelle génération d’élus d’émerger. Dans le profil sociographique des élus de 1935, on repère l’accession aux responsabilités de la « génération thorézienne ». Jeune, ouvrier, arrivé au Parti communiste après le congrès de Tours, l’élu thorézien vient renouveler un effectif militant local vieillissant. Ces nouveaux conseillers municipaux, comme Léon Salagnac à Malakoff ou Louis Dolly à Villejuif, accèdent rapidement à des fonctions importantes au sein de leur municipalité. Une promotion qui s’inscrit dans une stratégie de professionnalisation des élus, déjà entamée depuis les années 1920, mais qui s’amplifie à partir de 1935 et l’augmentation du nombre d’élus. La revue L’Information municipale, créée la même année, enseigne la bonne gestion communiste telle que pratiquée par les premiers maires communistes de Bobigny ou d’Alfortville. Les réseaux de sociabilité d’élus se développent considérablement, avec par exemple la formation de l’Union amicale des maires de la Seine, ou l’arrivée de nombreux élus communistes dans les syndicats intercommunaux.

Surtout, le Parti communiste s’ancre territorialement. 1935 acte ainsi la formation durable de la « ceinture rouge », un territoire promis au Parti communiste depuis de nombreuses années, mais où les défections et échecs électoraux de la période classe contre classe ont complexifié la ­conquête municipale. Nombre de mairies remportées ­entre 1933 et 1935 deviennent ainsi des bastions du Parti communiste. Gentilly, Arcueil, Drancy ou Nanterre, nouvellement conquises furent par la suite administrées pendant plusieurs décennies, notamment par ces militants arrivés aux responsabilités municipales en 1935. Cette structuration longue de l’ancrage communiste constitue en ce sens l’héritage pérenne du Front populaire à l’échelle municipale.

Matis Bloch est doctorant en histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026