Par Hoël Le Moal et Nicolas Tardits
Quatre-vingt-dix ans après son apparition, difficile de dire que le Front populaire soit sur toutes les lèvres, malgré sa brève réincursion dans le champ politique français à l’occasion des élections législatives anticipées de 2024. Bien que demeuré vivace dans les mémoires militantes à gauche (ce qui ne signifie pas qu’il soit bien connu), il ressemble de plus en plus à ces objets historiques lointains, familiers par quelques images aux couleurs un peu passées des vieilles cartes postales (accordéon des usines occupées, bicyclettes des premiers congés payés, poings levés et sourires entremêlés). C’est fort dommage car, à le regarder de près, il a toutes les caractéristiques d’un moment exceptionnel dans l’histoire de notre pays.
« Dans le sillage de la convergence des manifestations du 12 février, la SFIO et le Parti communiste scellent, dès le mois de juillet, un pacte d’unité d’action. »
Le Front populaire ressemble d’abord à un mot « fourre-tout » qui ne le rend pas toujours facilement saisissable : à la fois chrononyme (expression mobilisée par les historiens pour désigner une portion de temps qui aurait sa cohérence), stratégie politique, mouvement social, coalition de partis, gouvernements de la IIIe République : on peine parfois à saisir le mot dans toute son épaisseur.
Une réaction
Il est en tout cas une réaction : l’arrivée d’Hitler à la tête du gouvernement allemand en janvier 1933 provoque un choc en France, accentué par l’élimination progressive de la gauche outre-Rhin. Si de premiers et encore timides rapprochements s’esquissent entre les frères ennemis socialistes et communistes, c’est bien le mois de février 1934 qui constitue le véritable acte fondateur de la dynamique frontiste. Les événements du 6 février apparaissent à l’époque comme une tentative de coup d’État fomentée par l’extrême droite. Dans le sillage de la convergence des manifestations du 12 février, la SFIO et le Parti communiste scellent, dès le mois de juillet, un pacte d’unité d’action. Quelques mois plus tard, les radicaux se rallient à cette alliance naissante, tandis que l’Internationale communiste, sous l’impulsion de Georgi Dimitrov, devenu l’un des principaux défenseurs de la stratégie de Front populaire, accompagne ce tournant stratégique. Dans les rangs du mouvement ouvrier, cette orientation suscite une adhésion croissante, dont témoignent avec éclat la grande manifestation du 14 juillet 1935 et les élections municipales de la même année, qui voient s’affirmer et se structurer la célèbre « ceinture rouge ». Mais c’est 1936 qui est couramment retenue comme « l’année du Front populaire », car elle est synonyme de programme commun, de victoire électorale aux législatives de mai, d’un mouvement gréviste d’ampleur historique, et de réformes structurelles qui laisseront une forte postérité : congés payés, semaine de quarante heures, conventions collectives, délégués ouvriers…
La croisée de l’unité politique et de la mobilisation sociale
Approfondir l’histoire du Front populaire ne revient donc pas à retracer le seul parcours d’un cartel électoral porté au pouvoir autour de Léon Blum, lecture réductrice qui continue trop souvent de structurer le récit des événements. Le Front populaire ne prend pleinement sens qu’à la croisée de l’unité politique et de la mobilisation sociale. Car l’alliance des partis, à elle seule, n’aurait pu produire les conquêtes de 1936 : celles-ci sont indissociables de l’irruption des travailleurs sur la scène politique, des grèves avec occupations d’usine et de la pression exercée par le mouvement ouvrier. Sans cette mobilisation collective, il n’y aurait ni victoire sociale ni véritable Front populaire. Celui-ci désigne ainsi moins une simple coalition électorale qu’une dynamique politique et sociale où se rencontrent partis, syndicats, associations et militants dans une même entreprise de résistance à la menace fasciste et de transformation de l’ordre social.
Soulignons que de nombreux renouvellements historiographiques sont intervenus ces dernières années, autour de plusieurs laboratoires de recherche (LIR3S à Dijon, CHS à Paris…), ce dont un certain nombre de contributions de notre dossier donnent un bon aperçu, mêlant toutes les générations de chercheuses et de chercheurs. Évoquons aussi l’exposition réalisée par la Fondation Gabriel-Péri, disponible physiquement après commande sur leur site, mais aussi en format numérique gratuit avec de nombreux focus qui offrent des « coups de sonde » sur de nombreux points.
« L’alliance des partis, à elle seule, n’aurait pu produire les conquêtes de 1936 : celles-ci sont indissociables de l’irruption des travailleurs sur la scène politique, des grèves avec occupations d’usines et de la pression exercée par le mouvement ouvrier. »
Les traces en longue durée du Front populaire sont nombreuses, et son évocation est régulière à gauche, comme pour convoquer les mânes de la « victoire électorale » associée à la « grève de masse », deux réalités qui ont trop souvent fui l’histoire récente du mouvement ouvrier. Le Conseil national de la résistance en 1943 assume continuer son œuvre ; les grèves de 1968 lui sont comparées ; François Mitterrand le situe en ancêtre putatif de l’union de la gauche des années 1970 ; puis le Front populaire se fait plus discret jusqu’aux années 2010.

Cette force propulsive est réactivée en 2024 avec la naissance du Nouveau Front populaire, coalition des forces de gauche constituée dans l’urgence afin de faire obstacle à l’accession de l’extrême droite au gouvernement, perspective qui aurait constitué, par la voie des urnes, une rupture historique dans l’histoire du pays. Si l’on ne saurait minimiser la portée politique d’avoir empêché Jordan Bardella d’accéder à Matignon, peut-on pour autant placer sur un même plan le soulagement de 2024 et l’élan populaire de 1936 ? La simple réactivation d’un nom suffit-elle à faire revivre la dynamique politique qu’il désignait ? Cette comparaison invite, au contraire, à interroger les usages contemporains de la référence au Front populaire : que signifie revendiquer cet héritage aujourd’hui ? Que conserve-t-on de son contenu politique, de son ancrage social et de sa capacité de mobilisation ?
Qu’a encore à nous dire le Front populaire, quatre-vingt-dix ans après ? Que la politisation des classes populaires ne se décrète pas. Qu’elle est le fruit d’un travail de longue haleine, articulant enracinement, souplesse tactique et capacité à saisir les conjonctures, sans céder ni à l’opportunisme ni à la démagogie. Le Front populaire est un appel à inventer en politique, à ne pas juste se saisir du syntagme « Front pop » comme d’un mot étendard, qui peut claquer au vent pour quelques troupes éparses mais qui n’est pas transformateur des rapports sociaux. Bref, à faire réellement « Nouveau Front populaire » en n’instrumentalisant pas le passé mais en le convoquant comme un point d’appui existentiel.
Hoël Le Moal et Nicolas Tardits sont membres du comité de rédaction de Cause commune. Ils ont coordonné ce dossier.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026