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Responsable de la campagne Cuba pour le PCF, Charlotte Balavoine répond aux questions de Cause commune. Elle dresse un bilan d’étape de cette forte mobilisation des communistes pour Cuba qui subit une véritable asphyxie de la part du gouvernement étasunien.

 

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CC : Comment qualifier la situation à Cuba face à cette crise structurelle provoquée par le blocus ? Concrètement, quels sont les effets du blocus sur la population cubaine ?

La situation à Cuba est plus dramatique que jamais. Non contents d’imposer un blocus commercial, politique et financier à l’île depuis 1962, les États-Unis ont renforcé les mesures coercitives unilatérales contre Cuba le 3 janvier dernier. Depuis, plus une goutte de pétrole ne parvient dans le pays, hormis par l’intermédiaire d’un bateau russe qui est passé entre les mailles du filet il y a plusieurs semaines déjà. Le système énergétique du pays étant très largement dépendant du pétrole, cela signifie que les transports et les grandes infrastructures industrielles sont à l’arrêt. Avec les coupures d’électricité allant jusqu’à vingt heures par jour c’est tout le système éducatif et de santé qui est désormais en péril. Les denrées alimentaires ne peuvent plus être conservées, les déchets s’accumulent et le manque d’électricité conduit à des coupures d’eaux prolongées (le système d’eau étant alimenté par des pompes électriques) le traitement des eaux usées ne peut se faire et fait peser le risque de la multiplication d’épidémies telles que le choléra. Concrètement, d’après l’ONU qui alerte depuis le 4 février dernier sur « l’effondrement humanitaire » du pays, ce sont près de quatre cent mille élèves qui risquent une rupture scolaire, dans un pays où l’éducation est un modèle à l’échelle internationale. Ce sont également plus de cent dix mille opérations d’urgence qui ont dû être reportées et plus de onze mille enfants qui n’ont pas pu être soignés. La mortalité infantile, une des plus faibles au monde, remonte aujourd’hui en flèche. Autrement dit : le blocus fait des morts ! Ce n’est pas une « politique d’austérité » qui est imposée à Cuba, c’est une véritable guerre et un siège énergétique visant à pousser la population à bout et à générer des émeutes pour justifier une intervention militaire directe.

« Ce n’est pas une “politique d’austérité” qui est imposée à Cuba, c’est une véritable guerre et un siège énergétique visant à pousser la population à bout et à générer des émeutes pour justifier une intervention militaire directe. »

Le gouvernement de Donald Trump a choisi le 1er mai pour franchir une nouvelle étape dans sa politique de guerre économique contre Cuba. Ce jour-là, il a posé un ultimatum aux entreprises étrangères qui entretiennent des relations commerciales avec l’île. Par l’intermédiaire du Bureau du contrôle des avoirs étrangers (OFAC ou office des « sanctions extraterritoriales » des États-Unis), le gouvernement étasunien exige que les entreprises étrangères quittent Cuba et mettent fin à leurs activités liées aux secteurs stratégiques de l’économie. Il n’est plus question seulement du pétrole mais aussi d’empêcher toute relation avec Cuba dans des secteurs clés tels que le tourisme, l’exploitation minière, l’énergie et les services financiers, y compris les banques.

Dans le même temps, Trump fait peser sur Cuba la menace d’une intervention militaire. Les autorités cubaines prennent très au sérieux le risque d’une invasion ou de frappes contre les infrastructures essentielles du pays. Des rumeurs évoquent une possible opération dès le début du mois de juillet. L’heure est grave.

Les Cubains parlent de « politique génocidaire » pour qualifier laction des États-Unis. Dès le mémorandum Mallory du 6 avril 1960, l’objectif était explicite : provoquer « la faim, le dé­sespoir et forcer le renversement du gouvernement » en étranglant léconomie cubaine. Aujourdhui encore, cette politique vise à punir toute la population. Ce qui est certain, cest quelle bafoue le droit international et peut être considérée, au minimum, comme un crime de guerre, voire un crime contre lhumanité.

 

 CC : Le PCF a organisé récemment des journées internationales d’action. Quel bilan peut-on tirer de ces mobilisations, y compris à l’échelle internationale ?

Nous avons discuté avec nos partenaires cubains et internationaux pour mettre en place ces journées à la suite du convoi humanitaire global organisé à La Havane en mars dernier. Les 11 et 12 avril 2026, c’est donc plus de quarante rassemblements et initiatives qui ont eu lieu en France à l’initiative du PCF, en lien avec les forces syndicales, les associations et les autres forces de gauche. Les objectifs étaient de :

  •   dénoncer et informer sur la réalité du blocus imposé à Cuba ;
  •         exiger que notre gouvernement réagisse en condamnant clairement cet acte de guerre et qu’il envoie du matériel humanitaire pour briser le blocus.

« Au niveau de la collecte matérielle nous avons mis en place le site uncontainerpourcuba.fr »

En parallèle, nous avons travaillé avec nos partenaires européens ; des rassemblements et des initiatives se sont tenus en Belgique, aux Pays Bas, en Allemagne, en Autriche, en Suède, au Portugal et en Espagne. En Italie, plus de six mille personnes ont manifesté à Rome ce jour-là et plusieurs dizaines de milliers il y a quelques jours lors de la visite de Marco Rubio en Italie. Cela nous a permis de passer un cap dans la mobilisation au niveau national comme international. Mais nous ne pouvons pas en rester là ! Dans les prochaines semaines nous devons multiplier les initiatives. Nous y travaillons.

 

CC : Quels sont les principaux leviers d'action pour les militantes et les militants communistes, et comment éviter que la campagne puisse être uniquement portée par quelques individus déjà convaincus ?

Ça va peut-être faire un peu cliché de dire ça, mais notre premier levier ­d’action, c’est notre unité. Cette campagne pour Cuba s’est d’abord construite autour de la volonté de quelques camarades dont je fais partie qui ont dû militer pendant des années sans l’appui du parti sur cette question. Ils ont contribué, par le biais syndical ou associatif, à faire vivre le mouvement de solidarité avec Cuba au moment où les organisations politiques (y compris la nôtre) désertaient ce terrain. Je crois que c’est très important de le souligner car, pour ces camarades, ça a été à la fois une très grande frustration que notre parti ne soit pas à la hauteur sur cette question pendant des années, et un très grand soulagement, lorsqu’au 39e congrès on nous a dit « C’est bon, on y retourne ».

Cette campagne ne fait plus débat au sein du PCF. Elle rassemble au contraire les militants communistes, et c’est déjà une victoire. Il faut mesurer le chemin parcouru pour comprendre pourquoi nous ne mobilisons pas « spontanément » des milliers de personnes sur cette question. Cuba ne sera jamais au centre de lactualité : trop dérangeante pour les défenseurs du capitalisme, pas assez « rentable » électoralement pour certains. Pourtant, cette solidarité est au cœur de lengagement de générations de militants. Relancer cette campagne de long terme, cest à la fois un soulagement et une manière de reconstruire des pratiques militantes délaissées depuis des années.

« Pour Donald Trump il n’est plus question seulement du pétrole mais aussi d’empêcher toute relation avec Cuba dans des secteurs clés tels que le tourisme, l’exploitation minière, l’énergie et les services financiers, y compris les banques. »

La mise en place d’une « coordination resserrée » avec André Chassaigne, Vincent Govelet et Rachel Ramadour a permis de répartir les tâches en lien constant avec les fédérations pour suivre régulièrement l’évolution, les obstacles mais également les idées depuis la base. Je crois que ce qui est assez enthousiasmant, c’est justement de voir que plus les camarades s’investissent dans cette campagne plus ils ont envie de poursuivre sur le long terme et pas uniquement au « coup par coup ». De l’organisation de soirées salsa, de débats, de formations, de concerts, de déambulations, de rassemblements, de voyages, de rencontres… chaque semaine charrie son lot de surprises et de bonnes idées qui montrent que, loin d’être une campagne niche, Cuba suscite bien au-delà de nos rangs la sympathie et l’indignation face à l’attitude criminelle des États-Unis.

Et puis, il faut le dire, nous avons une « carte joker » dans cette campagne : c’est André Chassaigne. Cuba est une des grandes causes de sa vie. Son expérience politique lui permet d’obtenir régulièrement ce dont nous n’aurions pas osé rêver : négocier avec Air France la livraison de 25 m3 de matériel médical en mars dernier, ou avec les collectivités de plusieurs départements et l’État français travailler d’arrache-pied à la mise en place dune coopération médicale avec Cuba et la venue de médecins cubains en France.

Pour résumer, les deux vrais leviers de cette campagne c’est : l’unité et l’acharnement et ça tombe bien, nous n’en manquons pas, nous, les communistes !

 

CC : Quelles sont les prochaines étapes de la campagne dans les semaines et mois à venir ?

Au vu de l’urgence de la situation, nos priorités immédiates sont au nombre de quatre :

  •    .    poursuivre la pression institutionnelle. Nous avons demandé à être reçus par le ministre des Affaires étrangères ; dans le même temps, le groupe GDR à l’Assemblée déposera lors de sa niche parlementaire une résolution pour demander à la France de condamner le blocus énergétique et de s’inscrire dans le plan d’urgence humanitaire lancé par l’ONU ;
  • l au niveau de la coopération territoriale, nous devons multiplier les vœux dans les municipalités pour condamner le blocus, exiger que l’État réagisse mais aussi mettre en place des coopérations énergétiques pour la réélectrification des écoles cubaines. Je crois que cette campagne s’articule bien avec le travail de nos élus pour l’accès à l’éducation : permettre, en France comme à Cuba, aux enfants d’aller à l’école. Nous pouvons monter des projets communs avec l’UNESCO à ce sujet et essayer de développer des partenariats avec l’organisation des énergéticiens sans frontières par exemple ;
  • l au niveau de la mobilisation politique, il faut donner une suite aux mobilisations des 11 et 12 avril derniers. Nous devons amplifier les relations avec nos partenaires européens pour permettre une riposte commune. Nous allons également travailler à de nouvelles journées d’action, peut-être sous forme de diffusions massives de tracts. Cuba sera au cœur de plusieurs fêtes de l’Huma régionales, et les initiatives politiques doivent se multiplier sur tout le territoire : des conférences et des formations à l’organisation de meetings pour briser le silence autour du blocus et exiger une réaction plus ferme de la France ;
  • l au niveau de la collecte matérielle, nous avons mis en place le site uncontainerpourcuba.fr. Il y a quelques jours nous avons dépassé la barre des 100 000 euros de souscription ! Nous avons donc demandé à nos partenaires cubains d’identifier un hôpital ou un centre de santé qui pourrait bénéficier d’une partie de cette collecte pour acheter les panneaux solaires nécessaires à sa réélectrification. L’objectif est de rester dans le domaine de la santé. Nous travaillons également à ­l’envoi de conteneurs depuis Moulins, Épinal, Marseille, Toulouse, Nantes, Lille… Dans l’immédiat, nous allons récupérer plus de 80 m3 de mobiliers d’un centre national de cancérologie avec la CGT du Val-de-Marne, ce qui devrait nous permettre d’envoyer deux conteneurs à Santiago.

À moyen terme, nous travaillons à une délégation pour le centenaire de Fidel Castro à La Havane, le 11 août prochain. Cuba aura toute sa place au congrès du PCF début juillet, avec un temps dédié pour informer les congressistes et adresser un message politique fort. Nous préparons un grand moment autour de Cuba à la Fête de l’Humanité en septembre, puis, à l’automne, une conférence au siège du PCF sur l’apport de Fidel Castro au marxisme et à la lutte anti-impérialiste.

« La solidarité avec Cuba est au cœur de l’engagement de générations de militants. Relancer cette campagne de long terme est à la fois un soulagement et une manière de reconstruire des pratiques militantes délaissées. »

À plus long terme, nous voulons faire de cette campagne un point d’appui durable pour nos luttes, en France comme à l’international. Cela passe par la reconstruction de pratiques militantes, mais aussi par des partenariats durables entre municipalités, fédérations du PCF et partenaires cubains. Nous voulons également contribuer à bâtir en France un front durable réunissant syndicats, associations, organisations professionnelles et forces politiques autour de la souveraineté des peuples face à l’impérialisme et à la guerre.

 

CC : En quoi la campagne Cuba peut-elle être un point d’appui pour reconstruire une conscience de classe internationaliste aujourd’hui ? La bataille pour Cuba peut-elle rassembler plus largement contre l’impérialisme et la guerre ?

Nous ne soutenons pas Cuba par charité, ni même uniquement parce qu’il s’agit d’un combat juste. Nous menons cette campagne car elle nous permet de répondre à plusieurs questions idéologiques, notamment sur l’internationalisme qui n’est pas un supplément d’âme ou un « devoir moral » lorsquon est communiste mais bien une des conditions matérielles de la lutte des classes au moins à trois niveaux.

Le premier est de contrer l’hégémonie capitaliste des États-Unis. Si nous ne freinons pas dès maintenant l’impérialisme étasunien, il sera encore plus difficile de le faire demain. La solidarité avec Cuba s’inscrit dans cette logique : ne pas laisser les autres subir ce qui pourrait demain nous être imposé. Car jusqu’où s’arrêtera le gouvernement de Washington ? Après le ­Groenland, pourquoi pas la Guyane française ou les territoires français des Caraïbes ? La doctrine Monroe, remise en avant par Donald Trump et son corollaire « Donroe », repose sur lidée simple de faire de lAmérique latine la zone dinfluence exclusive de lOncle Sam.

« Avec la CGT du Val-de-Marne nous allons récupérer plus de 80 m3 de mobilier d’un centre national de cancérologie, ce qui devrait nous permettre d’envoyer deux conteneurs à Santiago. »

Le deuxième est de construire un rapport de force. Cuba n’est pas une question secondaire à l’échelle internationale. Depuis la révolution de 1959, et depuis l’affirmation du projet socialiste en 1961, l’île a joué un rôle majeur dans les luttes de libération nationale. Aujourd’hui, Cuba conserve toujours une forte portée symbolique dans les combats anti-impérialistes à travers le monde. Cette campagne peut donc poser les bases d’un rassemblement anti-impérialiste plus large et renforcer nos liens avec nos partenaires internationaux, notamment dans les pays du Sud.

Le troisième est la construction d’un projet de société alternative au capitalisme. Il ne s’agit donc pas d’« ériger Cuba en modèle » (aucun pays ne l’est) et les conditions historiques, politiques et culturelles de la révolution cubaine ne sont pas celles de la France. En revanche, cette campagne sur Cuba peut nourrir nos propres voies d’émancipation. Depuis 1959, la société cubaine constitue un laboratoire d’idées et d’expériences sur le rôle central de l’internationalisme dans la défense des intérêts nationaux et de la classe travailleuse.

Cette campagne peut jouer un rôle décisif, non seulement pour notre parti, mais aussi dans la reconstruction d’une conscience de classe en France et d’un nouveau rapport de force à l’échelle internationale. S’il est une chose que Cuba nous a apprise, c’est la résistance. À nous de montrer aujourd’hui que les Cubains ne sont pas seuls à résister.

Cause commune48 • mars/avril 2026