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La crise écologique et le développement exponentiel de l’intelligence artificielle peuvent être considérés comme l’aboutissement d’un processus de liquidation de la dimension qualitative et de fabrication d’un monde sans qualités.

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Les deux phénomènes contemporains qui marquent actuel­lement le plus les esprits et qui sont les plus lourds de conséquences pour l’avenir : la crise écologique et le développement exponentiel de l’intel­ligence artificielle, sont certes liés l’un à l’autre en ceci que le second engendre – en raison de ses besoins colossaux en énergie et en eau – des conséquences environnementales catastrophiques. Mais ils le sont aussi – et même d’abord – en ce qu’ils sont l’une autant que l’autre l’aboutissement d’un processus que l’on pourrait désigner du nom de « grande déqualification », désignant par là un processus de liquidation de la dimension qualitative et de fabrication d’un monde sans qualités.

 

Un processus de déqualification du monde

Si l’on pose qu’un monde sans qualités est en réalité, pour les êtres vivants et sociaux que nous sommes, un non-monde, un monde qui cesse d’en être un à mesure qu’il devient inhabitable, on peut dire que l’aboutis­sement du procès de déqualification est tendanciellement une privation de monde. La différence entre l’intelligence humaine et ladite « intelligence » artificielle est là : la seconde n’a pas de monde, ce qui fait que les énoncés qu’elle produit n’ont pour elle aucun sens et qu’ils n’en ont un que pour nous qui avons (encore) un monde. (Les guillemets pour « intelligence » s’imposent compte tenu du fait qu’il s’agit là d’un terme anglais non traduit dont le champ lexical dans la langue d’origine – celui du « renseignement » au sens de l’intelligence service) – n’est pas celui du terme « intelligence » en français). Elle est une formidable puissance de calcul connectée à une somme exponentiellement croissante de données : en ce sens, l’intelligence artificielle peut être vue comme un accélérateur sans précédent du processus de déqualification du monde, qui n’en avait pas besoin tant il disposait déjà de multiples vecteurs.

« Il est possible de puiser indéfiniment dans les ressources en poissons des océans tant que l’on considère les poissons comme de simples marchandises – jusqu’à ce qu’on se demande ce que seront qualitativement des océans sans poissons. »

Le monde humain du travail, par exemple, était déjà la victime de ce processus, et cela avant qu’il ne soit saisi par l’IA. Mais dans le monde orwellien qui est le nôtre, la tendance à la disparition de la dimension de la qualité se dit sous la forme de son contraire, c’est-à-dire – si l’on reste dans la sphère du travail – comme l’impé­ratif de la « qualité totale ». On sait en effet que l’objectif de la qualité totale a été imposé par le new management dans le monde du travail dans la même période où était également imposée ce que Christophe Dejours a analysé comme « la réduction du travail à un ensemble de tâches purement quantifiables et dont la performance est chiffrable », au moment donc où achevait de s’imposer ce qu’Alain Supiot a, pour sa part, appelé « la gouvernance par les nombres ». C’est ainsi qu’on a vu s’imposer l’objectif de la qualité totale au moment précis où l’on achevait de dégrader la qualité du travail en standardisant les tâches de manière à en permettre le contrôle quantitatif, en ramenant les activités de travail à des « performances », qui plus est individualisées afin de pouvoir les évaluer « objectivement ». L’impératif de la « qualité totale » triomphe ainsi dans un monde social et humain du travail en voie avancée de déqualification et bientôt destiné à être entièrement réduit à un ensemble de performances évaluables, c’est-à-dire quantifiables.

 

Déqualification de la nature
Mais, dans l’histoire de la modernité occidentale, la première victime de la déqualification, avant le travail humain, a assurément été la nature : détruite en tant qu’ensemble des naturalités, elle a été réengendrée en tant qu’ensemble d’instrumentalités. C’est ce processus qui aboutit sous nos yeux à un ensemble de crises écologiques sans précédent qui résultent du fait qu’a tendance à sauter la seule limite opposable à un tel processus, à savoir justement la dimension qualitative. Si l’on suit Val Plumwood, on comprend que seule la prise en compte de la dimension de la qualité est susceptible d’introduire une limite à l’exploitation de la nature et à sa destruction. Val Plumwood a notamment montré que « dans le marché libre, la nature doit être organisée rationnellement à travers un système au sein duquel elle est réduite au statut de marchandise, [à] un ensemble d’unités remplaçables et interchangeables qui doivent répondre aux besoins des êtres humains, et auxquelles on ne reconnaît aucune qualité susceptible de limiter cette demande ». Dès lors qu’un tel marché a été institué, « les autres espèces […] ne sont rien d’autre que des denrées alimentaires destinées à satisfaire l’appétit insatiable du marché libre, des “choses” échangeables et commercialisables incapables de nous imposer la moindre retenue ou limite ». Pour être « échangeables » et « commercialisables », les « choses » en question doivent d’abord être essentiellement quantifiables puisqu’elles ne peuvent être échangeables qu’à titre de quantités équivalentes. Mais le quantifiable est en et par lui-même sans limite puisque, de la quantité « n », il est toujours possible de passer à la quantité « n + 1 », puis à « n + 2 », et ainsi de suite à l’infini. C’est uniquement la prise en compte de la dimension qualitative qui est susceptible d’introduire la limitation : il est possible de puiser indéfiniment dans les ressources en poissons des océans tant que l’on considère les poissons comme de simples marchandises – jusqu’à ce qu’on se demande ce que seront qualitativement des océans sans poissons. Alors seulement on devient capable de se dire qu’il va tout de même falloir introduire une limite.

 

« La société de la norme est celle dans laquelle le contrôle s’exerce “non pas tant sur ce que font les individus que sur ce qu’ils peuvent faire, sur ce qu’ils sont capables de faire, sur ce qu’ils sont sujets à faire”. »

 

Société de la norme, société de la sécurité

La position d’une telle limite devient cependant de plus en plus difficile dès lors que, selon le constat de Pierre Macherey, « la vie est devenue une entité abstraite, un ensemble chiffrable et mesurable ». Macherey écrit cela dans un contexte très différent – au moins apparemment – de ce dont nous avons parlé jusqu’à présent. Il cherche à déterminer, à partir de Foucault, « comment la société de la norme instaure des modes de rationalisation de la vie sociale qui transforment les conditions d’exercice de l’autorité ». Ce que Macherey appelle la « société de la norme » correspond à ce que Foucault a théorisé quant à lui sous le nom de la « société de sécurité » en tant que lieu d’exercice du « bio­pouvoir ». Ce dernier est un mode d’exercice du pouvoir orienté vers le possible, le probable ou le virtuel, c’est-à-dire vers ce qui est susceptible d’arriver ou de se produire dans la vie sociale. Dans les termes de Foucault cités par Macherey, la société de la norme est celle dans laquelle le contrôle s’exerce « non pas tant sur ce que font les individus que sur ce qu’ils peuvent faire, sur ce qu’ils sont capables de faire, sur ce qu’ils sont sujets à faire ». D’un côté, nous avons des individus qui sont transformés en sujets, c’est-à-dire en des êtres qui sont – comme le dit très explicitement la formule de Foucault – « sujets à faire » telle ou telle chose, donc capables de telle ou telle action, susceptibles de tel ou tel comportement, porteurs d’une puissance d’agir de telle ou telle manière. D’un autre côté, et dans le même temps, nous avons une mutation à l’échelle de la société ou de la vie sociale dans son ensemble : le problème du pouvoir devient en effet celui de la prévisibilité du passage de la puissance à l’acte ou de la réalisation des virtualités, ce qu’il est impossible de calculer pour chaque individu, mais qui peut l’être en revanche au niveau des grands nombres et donc à l’échelle des masses d’individus.

«Le travailleur moderne est tel, sous le capitalisme, qu’il est un sujet, c’est-à-dire un être porteur d’une virtualité, d’une puissance, en l’occurrence celle de travailler, ce qui fait en même temps de lui un être soumis à une puissance de calcul statistique. »

Où l’on se trouve à nouveau avoir affaire à la fabrique d’une abstraction – ici au moyen du calcul statistique – qui n’est possible qu’à la condition de faire abstraction des individus réels, « pris un à un », considérés dans leur individualité propre et donc en tenant compte aussi des qualités qui sont propres à tel individu et qui le distinguent de tout autre. C’est alors que Macherey écrit la phrase déjà citée : « la vie est devenue une entité abstraite, un ensemble chiffrable et mesurable ». La même évolution, considérée sous un autre angle, a aussi permis le calcul d’une quantité de travail socialement nécessaire en moyenne pour la production de tel bien ou de tel service, c’est-à-dire le calcul d’une réalité statistique sans laquelle quelque chose comme « la valeur » ne pourrait avoir, en tant qu’abstraction, aucune réalité sociale. Raison pour laquelle Macherey peut bien écrire que « le prolétaire porteur d’une force de travail est l’une des créations caractéristiques, voire la création principale du “biopouvoir” ». Le travailleur moderne est en effet tel, sous le capitalisme, qu’il est un sujet, c’est-à-dire un être porteur d’une virtualité, d’une puissance, en l’occurrence celle de travailler, ce qui fait en même temps de lui un être soumis à une puissance de calcul statistique : en tant que sujet dépositaire d’une puissance de travail, d’une virtualité de travail susceptible d’être activée quand sont rassemblées les conditions de cette activation, le travailleur ou le prolétaire « n’est plus cet individu-ci, appréhendé dans sa constitution personnelle concrète », c’est-à-dire sous l’angle de ses qualités propres et caractéristiques, mais « un représentant entre autres du genre “travailleur”, défini comme porteur d’une force de travail virtuelle, susceptible d’être utilisée sous des formes à l’avance calibrées, calculées, organisées, rentabilisées ». Ainsi est né ce monde sans qualités dans lequel il nous est donné de vivre ou de survivre en mobilisant les ressources qui nous rendent encore capables de lutter contre la double emprise du calcul et de l’abstraction, c’est-à-dire du capital. 

Franck Fischbach est philosophe. Il est professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026