Les nombreux témoignages de grèves, manifestations, occupations qui se développent dans tout le pays révèlent l’ampleur des mécontentements de tous ordres. Ouvriers et ouvrières bousculent la gauche.
« Aujourd’hui 7 janvier 1937 […]
Mme Vve Monzio-Campagnoni, Domenica, née le 15 avril 1886 à Piano (Italie), ouvrière d’usine, demeurant à Belfort […] déclare :
Depuis trois mois je travaille au petit tissage de Danjoutin [à proximité de Belfort] qui remarche un peu depuis un certain temps. Dès le début, comme les autres ouvrières j’ai remarqué que le patron ou la patronne mettait une ouvrière mère de famille à la porte sans grand motif.
Nous avons décidé de nous syndiquer comme cela se fait ailleurs. Ceci pour but d’incommoder les patrons, et de les rendre encore plus hargneux.
Nous avions décidé entre la plupart des ouvriers qu’on pourrait travailler huit heures par jour, et arrêter le samedi, ce qui ferait nos quarante heures à la semaine. Cet arrêt du samedi nous permettrait de tenir notre ménage. Or samedi dernier 2 janvier vers 9 heures ayant été appelée, je suis allée trouver le patron dans son bureau pour lui présenter nos revendications. Aussitôt il est entré dans une violente colère en me répondant : « Vous travaillerez sept heures par jour, et le samedi idem. » Il a ajouté : « Vous n’êtes d’ailleurs pas déléguée, vous n’avez rien à faire ici. » Je vais faire votre compte et je vous mets à la porte. J’ai répondu : « Eh bien je m’en vais mais je ne veux pas de sous. » Aussitôt le patron m’a empoignée à deux reprises le bras droit me serrant très fort entre le coude et l’épaule. […]
Je suis sortie et à peine si j’avais franchi la porte que le patron me flanquait un violent coup de pied au derrière me provoquant des grandes douleurs. »
Dans cette plainte d’une travailleuse immigrée se lit une partie de la condition ouvrière : un emploi et, en réalité, une vie partiellement soumise à la conjoncture d’une industrie textile durement frappée par la crise mais aussi bouleversée par une adhésion syndicale incarnant une contestation de l’arbitraire de l’employeur. Face à un patron violent, les ouvrières veulent collectivement imposer leur organisation du temps de travail. Simultanément, des délégués chrétiens sont licenciés dans une usine textile (Dollfus-Mieg et Compagnie) située à proximité. Un militant de la CFTC de Belfort résume le point de vue patronal : « Collaborer ? Je vous crie ma haine… Je vous ferai tous sauter… ». Ces coléreux employeurs du textile souhaitent rétablir des hiérarchies sociales mises en cause par des grèves qui, depuis des mois, contestent les modalités du travail.
« Depuis près d’un an, les grèves ouvrières gagnent. Les sources relèvent des revendications très explicites et qui ne concernent pas seulement les salaires mais tiennent aux statuts et à l’organisation des usines. »
Grèves et occupations d’usines
Car, depuis près d’un an, les grèves ouvrières gagnent. Les sources relèvent des revendications très explicites et qui ne concernent pas seulement les salaires mais tiennent aux statuts et à l’organisation des usines. Ces victoires massivement relevées dès le début de l’année 1936 en appellent d’autres et les occupations se multiplient presque partout au printemps. Les acquis des négociations dans les entreprises concernent les salaires, les temps de pause, les heures supplémentaires ou les congés payés qui figuraient souvent dans les cahiers de revendication du 1er mai. Ouvriers et ouvrières bousculent la gauche. Le programme du rassemblement populaire – reprenant pour l’essentiel celui du radicalisme – est alors, pour reprendre le mot de l’historien Michel Margairaz, « oublié ». De fait, aucune des lois sociales votées en juin 1936 (40 heures, contrats collectifs et congés payés) ne correspond aux accords constitutifs du Front populaire… ni même aux nombreuses propositions de lois déposées en mai 1936 par les députés communistes.
Les effectifs des organisations ouvrières explosent. À la mi-mai 1936, lorsque les grèves avec occupation se multiplient dans les grandes villes, le PC gagne mille adhérents par jour et organise une multitude de réunions locales. Alors que l’Hexagone compte sept millions d’ouvriers, travaillant pour beaucoup dans l’industrie, la CGT qui comptait un million d’adhérents au printemps 1936 en compte quatre millions en 1937. Ces adhésions sont liées à une très forte activité militante et une politisation tous azimuts. En Franche-Comté, la CFTC organise plus de trois cents réunions entre avril et fin août 1936 : ses effectifs quadruplent et le nombre de syndicats chrétiens passe de quarante à quatre-vingt-douze. Régionalement, les syndicats chrétiens organisent alors cinq mille quatre cents membres dont un tiers de femmes. Nationalement, la CFTC dépasse les quatre cent mille adhérents en 1937 dont cent cinquante mille se concentrent dans le Nord et le Pas-de-Calais.
« À la mi-mai 1936, lorsque les grèves avec occupation se multiplient dans les grandes villes, le PC gagne mille adhérents par jour et organise une multitude de réunions locales. »
Les grèves se déroulent souvent sur le modèle promu par les ouvriers révolutionnaires et communistes du début des années 1930 : occupation, désignation d’un comité de grève, élaboration de revendications dans les ateliers. Des ouvrières en grève demandent le droit de sortir aux water-closets durant le travail ou d’allumer une cigarette dans l’atelier. Ces exigences concernent souvent le sous-effectif au travail imposé durant la crise. Le refus des abus patronaux mène – en creux mais aussi parfois explicitement – à des projets de réorganisation des entreprises. Les grévistes souhaitent fréquemment contrôler les négociations puis les modalités de reprise du travail, usine par usine et atelier par atelier. Ces conflits victorieux suscitent – à l’instar de la plupart des mouvements de masse – un fort engouement populaire mis en scène dans les rires populaires.
Regards, 29 juillet 1937. Collection Musée de l’Histoire vivante.
Mémoire joyeuse des grèves ou violence des rapports sociaux
Les images des grèves ne correspondent, pourtant, qu’imparfaitement à leur mémoire joyeuse. En 1936, le nombre de journées consacrées au maintien de l’ordre par la garde mobile est trois fois supérieur au chiffre de 1934, année pourtant déjà très agitée. Pour fuir les vengeances et les rancœurs accumulées, un chef porion de Rœulx dans le Nord témoigne auprès de l’historienne Odette Hardy-Hémery qu’il avait dû se tapir trente-six heures dans le fond d’un puits lors des grèves de juin 1936. Ces grèves ne touchent, en outre, pas seulement les régions les plus industrialisées où le monde ouvrier est puissant. Justifiant le renvoi des militants syndicaux de Mimizan et l’écrasement de la CGT dans cette partie des Landes, le maire de la bourgade et gendre du principal patron de la localité indique dans un courrier au préfet, en juillet 1936, que les salariés « ne doivent à leur patron que de la reconnaissance et de la gratitude ». La préfecture des Landes et les notables radicaux élus sous l’étiquette du rassemblement populaire sont particulièrement hostiles aux ouvriers : l’alliance électorale ne transforme pas leur identité de classe.
« Aucune des lois sociales votées en juin 1936 (40 heures, contrats collectifs et congés payés) ne correspond aux accords constitutifs du Front populaire… ni même aux nombreuses propositions de lois déposées en mai 1936 par les députés communistes. »
À Toulouse, Marcel Thourel, responsable communiste alors dans sa vingtaine et animant des grèves dans les boulangeries fin juin 1936, se souvient dans ses mémoires d’un patron « grincheux » ayant la réputation « d’exploiteur sans scrupules » et qu’ils durent « mettre dans le four [à pain], juste le temps de lui faire peur, pour l’amener à une meilleure compréhension de nos problèmes ». La chambre patronale métallurgique de Lille affirme fin 1936 que ses agents de maîtrise ont été lors des grèves de l’automne « défiés, insultés, menacés et même blessés ». Les pratiques de grève des années 1930 et de 1936 en particulier – grève de solidarité ; grève dite politique ; grève sporadique pour désorganiser l’entreprise ; grève d’autosatisfaction ; piquet de grève et blocage ; occupation voire séquestration – sont considérées comme illicites après 1945.
« Il y a deux ans, nous étions à la veille d’une grande espérance. Le Front populaire était constitué et on espérait qu’il entreprendrait la lutte contre le capitalisme. Hélas, plusieurs gouvernements de Front populaire se sont formés et le capitalisme est toujours aussi puissant. »
Gustave Cunin, dirigeant régional de la CGT, 1er mai 1938.
Lors de la séquestration des dirigeants de Peugeot à Sochaux en février 1937, un délégué ouvrier fait partir involontairement son revolver dans le bureau du sous-préfet où se déroulent des négociations. Peu préoccupé par l’armement de ses interlocuteurs, le préfet du Doubs indique aux délégués que « les ouvriers, qui doivent tout au gouvernement actuel, doivent s’attacher à ne pas lui créer de difficultés » … cela ne convainc guère. Gouvernement de Front populaire, notables socialistes locaux et responsables syndicaux peinent à mettre fin aux grèves et aux occupations qui agitent les usines Peugeot depuis près d’un an.
Déceptions ouvrières
Lors du 1er mai 1938, Gustave Cunin, dirigeant régional de la CGT, appelle à la paix sociale mais dresse aussi devant des milliers d’ouvriers rassemblés à Belfort une lourde critique : « Il y a deux ans, nous étions à la veille d’une grande espérance. Le Front populaire était constitué et on espérait qu’il entreprendrait la lutte contre le capitalisme. Hélas, plusieurs gouvernements de Front populaire se sont formés et le capitalisme est toujours aussi puissant. » Ces déceptions majeures expliquent pour partie la massivité des grèves de l’automne 1938 réprimées par huit cent mille licenciements. À Belfort, la manifestation du 26 novembre 1938 est la plus importante de l’entre-deux-guerres. Jusqu’à l’été 1939, les agents de la sûreté et des préfectures tout comme les dirigeants de l’UIMM craignent le déclenchement d’une grève générale à l’échelle hexagonale sur le modèle de 1936 : ils sont bien conscients de cette nette rupture entre la classe ouvrière et le monde politique.
Théo Bernard est historien. Il est attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) à l’Institut d’études politiques de Grenoble.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026
