Par

Les « coalitions arc-en-ciel » peuvent être simplement définies comme des alliances électorales ou gouvernementales rassemblant une pluralité de forces sociales. Cette catégorie recouvre pourtant des réalités très différentes selon les contextes historiques, ce qui permet d’en saisir les ambiguïtés structurelles. La Coalition arc-en-ciel, qui gouverna la Belgique entre 1999 et 2003, et la Rainbow Coalition, fondée à Chicago par Fred Hampton et les Black Panthers à la fin des années 1960, en sont deux exemples particulièrement éclairants.
La première, l’alliance entre libéraux, écologistes et socialistes belges fut emblématique du glissement des forces progressistes vers un réformisme libéral social. Présentée comme une rupture modernisatrice après des décennies de domination chrétienne-démocrate, elle incarna, en réalité, l’intégration des revendications écologistes et sociétales dans un gouvernement centriste, dirigé par Guy Verhofstadt, compatible avec les impératifs du marché européen qui accompagna la poursuite de privatisations, la flexibilisation du travail et la mise au pas budgétaire de l’État social.

Certaines entreprises politiques françaises importent l’expérience historique américaine de la Rainbow Coalition et la fétichisent en s’appropriant les signes extérieurs de la lutte sans en reprendre les causes structurelles afin de valoriser leurs propres stratégies de communication et de mobilisation.

À l’inverse, le second, la Rainbow Coalition de Chicago, rassemblait notamment les Black Panthers, les Young Lords portoricains, et la Young Patriots Organization regroupant des blancs pauvres. Il ne s’agissait pas d’un cartel électoral destiné à gouverner l’État, mais d’une alliance de mobilisation qui constituait une tentative rare, et pour cette raison farouchement réprimée, capable de faire converger les luttes antiracistes, anti-impérialistes et ouvrières dans le contexte singulier des États-Unis. Elle incarnait ce que le sociologue américain Immanuel Wallerstein nommait un « mouvement antisystémique », c’est-à-dire une force collective qui ne cherche pas à réformer l’État mais à renverser les structures de l’économie capitaliste. La comparaison entre ces deux coalitions met en lumière la tension fondamentale entre deux logiques opposées : l’une, institutionnelle, tend à stabiliser et pacifier les conflits sociaux au bénéfice de l’ordre capitaliste ; l’autre ambitionne la structuration d’une unité populaire contre les structures d’exploitation.

 

Importation de la Rainbow Coalition

De manière fort extensive, certaines entreprises politiques françaises importent l’expérience historique américaine de la Rainbow Coalition et la fétichisent en s’appropriant les signes extérieurs de la lutte sans en reprendre les causes structurelles, afin de valoriser leurs propres stratégies de communication et de mobilisation. Elles participent alors à la transformation d’une expérience révolutionnaire, ancrée dans les luttes de classes américaines, en simple outil de marketing électoral, oubliant les spécificités des configurations nationales. Ce qui était un bloc radical chicagoan, forgé dans la lutte contre le racisme structurel, le capitalisme et la violence policière, devient un label flottant destiné à attirer une clientèle politique diversifiée, s’éloignant alors de toute structuration partisane.

Ce qui était un bloc radical chicagoan, forgé dans la lutte contre le racisme structurel, le capitalisme et la violence policière, devient un label flottant destiné à attirer une clientèle politique diversifiée, s’éloignant alors de toute structuration partisane

Il est dès lors toujours instructif d’observer d’où proviennent ces entreprises d’importation symbolique qui ne sont jamais neutres. Elles sont ici, pour l’essentiel, portées par des agents ayant un intérêt direct à maintenir un mouvement flottant, faiblement institutionnalisé, leur permettant de s’imposer dans le seul cadre du jeu électoral comme porte-parole exclusifs de ces revendications fragmentées sans se soucier de la structuration quotidienne de ces luttes sur le lieu de travail, ni du lent processus de construction d’espaces collectifs capables de former à l’exercice de responsabilités politiques.
Ainsi, alors qu’aux États-Unis, ce mouvement historique était le signe d’une tentative de défragmentation du sujet politique, cherchant à arracher chaque groupe à la défense exclusive de sa propre reconnaissance symbolique ou institutionnelle pour l’inscrire dans un front commun de classes, l’intégration française de cette rhétorique de convergence des luttes (dépouillée de son ancrage matériel américain et de son autonomie vis-à-vis des démocrates) tend à désarticuler toujours davantage la structuration populaire syndicale et partisane héritée de la fin du XIXe siècle. Cette dynamique historique, propre au mouvement populaire, a pourtant constitué de vastes coalitions revendicatives face à l’appropriation notabiliaire du pouvoir politique et a permis d’installer un cadre institutionnel stable, solidement ancré dans les rapports de production, articulant les luttes autour de l’antagonisme central entre capital et travail. En substituant cet héritage organisationnel à une grammaire fragmentiste, l’importation du modèle arc-en-ciel participe à la dissolution des conditions mêmes de l’unité politique que la Rainbow Coalition cherchait, elle, à construire. 

Nicolas Tardits est membre du comité de rédaction de Cause commune.

Cause commune46 • novembre/décembre 2025