À la flamme d’hier
Il faut un nouveau bois
B. Brecht
Les communistes sont ceux qui n’ont pas éteint la flamme. Ceux qui n’ont pas renoncé à l’ancien idéal d’un monde plus juste, plus égalitaire, plus fraternel. Cette idée qui vient de plus loin que nous ira plus loin, car le projet de l’humanité réconciliée avec elle-même et avec la nature définit le projet même de l’humanité.
Pour cela il faudra renverser l’ordre actuel, source de désordre, l’ubris de la caste capitaliste qui, pour sauver sa domination, est prête à mettre le feu à la planète et menace aussi bien la nature que l’humanité.
Mais pour alimenter cette flamme révolutionnaire, il faut le bois d’idées nouvelles qui prennent en compte la réalité d’aujourd’hui.
Socialisme et révolution démocratique
Ce que nous ont enseigné les révolutions du XXe siècle, c’est que le processus pour se débarrasser du capitalisme sera long. Nous ne pouvons pas faire l’économie de cette phase de transition où capitalisme et communisme cohabitent et rivalisent : le socialisme. Nombreux sont les débats chez les marxistes du monde entier sur ce « socialisme du XXIe siècle ». Les communistes français ne devraient pas en être absents. Il ne s’agit pas, à mon avis, de nous contenter de reprendre l’idée ancienne du « socialisme à la française ». Tirant les leçons des succès et des échecs du socialisme au XXe siècle, c’est une perspective mondiale qu’il faut contribuer à définir. Celle d’une révolution démocratique pour transformer l’économie, la société, la culture, la politique et les relations internationales. (Le dossier que Cause commune a consacré à ce sujet est à cet égard tout à fait intéressant.)
"Le peuple se définit d’abord par le fait qu’il est le sujet d’un État. Toute l’affaire est qu’il devienne son propre sujet. Le sujet de son histoire en accédant à la citoyenneté."
C’est dans cet esprit que nous avions lancé à quelques-uns (la Revue Commune, la Gauche communiste, l’économiste marxiste Samir Amin…) l’idée d’une Ve Internationale que Chavez avait faite sienne… mais qui n’a pas connu de suite faute d’avoir été prise en compte par les partis, pris dans leurs logiques nationales.
Cette perspective détermine une stratégie, être nous-mêmes, sur des positions de classe et en même temps unitaires pour trois ou quatre, afin de faire avancer ce qu’on pourrait nommer un « Programme du peuple ». (La plate-forme issue du mouvement des Gilets jaunes en donnait déjà une idée possible et le programme du NFP aussi).
Ceci pose des questions de ligne politique, d’alliance, d’organisation… dont le congrès doit parler… mais oblige aussi à repenser nos « fondamentaux » pour tenir compte du monde d’aujourd’hui.
Une question me semble émerger : celle du peuple.
La question du peuple
Le mot peuple a parfois posé problème aux marxistes, du fait de son caractère interclassiste et mal défini. Pourtant, chaque fois qu’il y a eu révolution ou même avancée progressiste, il s’impose car ces avancées (de la Révolution française au Front populaire, ou de l’Octobre russe à la révolution chinoise) ont toujours été le fait d’une alliance de classe, d’une union populaire autour d’objectifs immédiats. « Il n’y a pas de révolution chimiquement pure », faisait déjà remarquer Henri Malberg.
"Pour que le mot peuple retrouve son sens progressiste et révolutionnaire, il faut affirmer une idée nouvelle. Cette idée me semble pouvoir être celle du « Peuple-monde »."
Le peuple se définit d’abord par le fait qu’il est le sujet d’un État. Les « bons sujets du roi », dans l’Ancien Régime… Toute l’affaire est qu’il devienne son propre sujet. Le sujet de son histoire en accédant à la citoyenneté.
Or nous sommes dans un moment où la définition même du peuple fait l’objet d’un débat de grand enjeu.
La référence au peuple a été largement reprise, voire un temps confisquée par la droite et l’extrême droite. Une partie de la gauche ayant tendance à s’en méfier.
Mais de quel peuple s’agit-il ? Pour le Rassemblement national, qui ne peut plus ouvertement prôner une vision raciste et blanche, il s’agit du « peuple français », réduit aux « nationaux ». Or le peuple de France ne se réduit pas au peuple français. La France compte aujourd’hui 7,7 millions d’immigrés. 6 millions d’étrangers. Les travailleurs d’origine étrangère constituent plus du tiers de la classe ouvrière et une grande partie est exclue du suffrage universel. (La bourgeoisie a réussi à recréer ainsi une situation d’exclusion comparable à celle du suffrage censitaire et on ne peut pas dire que la gauche, quand elle était aux affaires, ait fait preuve d’un grand courage sur ce sujet).
Quand la France insoumise parle de la « Nouvelle France », elle entend dire que les immigrés et la jeunesse qui s’y rattachent font partie du peuple et doivent trouver leur place dans la République. Cette idée est apparemment efficace mais elle a le défaut de rejeter les autres dans ce que personne n’oserait nommer « la vieille France ».
D’un point de vue de classe, cette appellation est donc insatisfaisante.
Pour contribuer à recréer une nouvelle conscience de classe, il nous faut de nouvelles notions correspondant aux réalités d’aujourd’hui. 80 % de la population active fait aujourd’hui partie du prolétariat tel que l’entendait Marx : tous ceux qui doivent vendre leur force de travail pour vivre. Même s’ils ne le ressentent pas toujours comme ça, il y a aujourd’hui des « prolétaires des ordinateurs ». Mais ce nouveau prolétariat est divisé, éclaté, atomisé.
Pour surmonter ces divisions, entre Français et immigrés, ouvriers, employés et cadres, hommes et femmes, habitants des métropoles, des banlieues et des villes moyennes, confrontés au sentiment de déclassement sur lequel spécule le RN, il faut un projet rassembleur.
Le peuple est contradictoirement un fait et un projet. Pour aider à constituer un nouveau « front de classe » non pas réformiste mais révolutionnaire, il faut une conscience de classe révolutionnaire.
Gramsci insistait sur la nécessité pour la classe ouvrière de passer du stade de la conscience « économico-corporative » (défensive, trade-unioniste) au stade politique où les exploités peuvent prétendre à exercer une hégémonie et diriger les affaires.
Comme l’écrit le philosophe Yves Vargas : « Le moment révolutionnaire est celui où le peuple est appelé à naître du grand besoin qu’il a de lui-même ».
Pour que le mot peuple retrouve son sens progressiste et révolutionnaire (et ne se transforme pas en peuple de « nains de jardins »), il faut affirmer une idée nouvelle.
Cette idée me semble pouvoir être celle du « Peuple-monde ».
Le peuple-monde
Qu’est-ce que le peuple-monde ? C’est la reconnaissance du fait que ceux qui vivent ici viennent d’ici et de tous les coins du monde. Le peuple français d’aujourd’hui est multiple, multicolore, multiculturel et même multinational.
Mais ce qui pourrait faire son unité, c’est un projet commun : la conscience que ce peuple tient virtuellement entre ses mains, avec les autres peuples du monde, le destin de la planète. En 1789 ou 1793 étaient patriotes tous ceux qui participaient à la Révolution. Le projet révolutionnaire de l’époque était déjà non seulement national mais universaliste. Aujourd’hui, la dimension internationaliste ne peut pas être un appendice de la politique nationale. Dans un monde aussi interdépendant que le nôtre, il doit en être le cœur. Comment sauver la vie sur terre, l’humanité, la civilisation humaine ? C’est aujourd’hui autour d’un nouveau projet de souveraineté populaire – nationale et internationale –, le projet du « Peuple-monde », que pourrait se recréer une conscience de classe rassembleuse et révolutionnaire.
"Cette conscience de classe aurait pour caractéristique de ne pas assigner les individus à une identité close, subordonnée à un déterminisme économique ou sociologique."
Cette conscience de classe aurait pour caractéristique de ne pas assigner les individus à une identité close, subordonnée à un déterminisme économique ou sociologique. Elle prend en compte la diversité des individus et des combats émancipateurs, qu’ils portent sur le travail, l’écologie, le féminisme, les questions de genre… C’est la reconnaissance de l’unité dans la diversité. Une diversité non pas érigée en différences essentialisées qui divisent mais en richesses car transcendées par un projet commun, un devenir-monde qui, au lieu d’enfermer les individus, les libère.
Hier, un ouvrier communiste pouvait se sentir fier d’appartenir au prolétariat mondial. Affirmer aujourd’hui « Nous sommes le peuple-monde », c’est une fierté, une force, une espérance renouvelées. On me dira qu’il s’agit là d’une idée rêveuse et poétique… Mais il n’y a pas de souffle historique sans cette part poétique.
Francis Combes est poète et éditeur français.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026