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Comment faire triompher l’humain, face à la destruction et à l’exploitation capitalistes qui fragilisent la vie sur Terre et la civilisation ? C’est la grande question qui nous est posée.

Cette même question est celle du socialisme qui, depuis l’avènement du capitalisme, a signifié le désir d’une belle vie pour toutes et tous face aux injustices et aux aliénations de l’ordre existant. Jack London dans son indispensable roman Le Talon de fer appelait « l’ère de la fraternité humaine » le socialisme à venir.

Lors d’un de ses discours prononcés au moment de la pandémie de la covid, le président Macron évoquait les solutions trouvées face à la maladie comme des « forces pour le futur », le sous-titre a affiché le mot… « foutur » ! Ce lapsus résume le monde inquiétant qui vient. Notre peuple comme l’humanité dans son ensemble est tiraillé entre la peur du lendemain et un désir d’une société ­authentiquement humaine.

 

Les problématiques du socialisme aujourd’hui

Comme tout « -isme », le capitalisme et le socialisme sont d’abord des désirs. D’un côté, le désir de l’enrichissement individuel, de la propriété privée, de la concurrence et de la loi du plus fort. Bref, le capitalisme poursuit un « foutur ». À l’inverse, le socialisme proclame le désir de ­fraternité, d’égalité, de justice sociale et de la valeur de la vie émancipée de l’argent roi. Bref, c’est le désir d’un nouveau futur pour remplacer le « foutur » capitaliste. Ces deux désirs d’avenir s’affrontent depuis trois siècles.

Cependant, dès Le Manifeste du Parti ­communiste, Marx et Engels posent un peu différemment le problème. Pour eux, il ne suffit pas de déclarer que les valeurs du socialisme à venir sont supérieures à la réalité sordide du capitalisme, pour réussir à l’abat­tre. Il n’y a rien d’automatique, tant il est vrai que, malgré les déclarations d’amour des socialistes pour un avenir radieux, le capitalisme est toujours là.

Ainsi, comme le montrent, dans le chapitre trois du manifeste, Marx et Engels, il faut dépasser le « socialisme utopique » : un rêve fort sympathique d’un monde où tous les humains seraient « copains comme soçons » mais qui n’existe encore nulle part. [En fait le « cochon » de copains comme cochons est une déformation de « soçon », qui vient lui-même du latin « socius » qui veut dire compagnon...] Tout leur travail consiste à réfléchir aux conditions d’abolition réelle du capitalisme. C’est-à-dire son dépassement effectif pour permettre à l’humanité de sortir de cette préhistoire caractérisée par l’appropriation privée de ce qui appartient de droit à tous.

« Le communisme est le chemin et le socialisme, comme nouvel ordre mondial à venir, est le but. Un but certainement à son tour provisoire car l’histoire ne s’arrête pas. »

Dans leur livre L’Idéologie Allemande, Marx et Engels, après avoir développé leur point de vue sur la propriété privée, la division du travail dans le salariat et l’État bourgeois, disent : « Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémices actuellement existantes. »

Cette citation a été utilisée à tort et à travers ­comme s’il s’agissait d’une mystification. C’est juste un constat trivial : le communisme, contrairement aux socialismes utopiques, part de la réalité telle qu’elle se présente dans la société capitaliste avec ses contra­dictions et agit pour abolir et dépasser bout par bout les trois éléments fondateurs de cet ordre (propriété privée, salariat et l’État bourgeois) pour ouvrir la voie à ce qui doit éclore.

Cette approche marxiste s’appelle « communisme » ou « socialisme scientifique ». C’est-à-dire une approche stratégique de la lutte des classes qui s’inspire des méthodes scientifiques : analyser les faits, orienter les actions d’une manière ordonnée vers des objectifs définis, tenir compte des plans et des actions de l’adversaire capitaliste, expérimenter et en tirer des enseignements pour s’améliorer. Le communisme est le chemin et le socialisme comme nouvel ordre mondial à venir est le but. Un but certainement à son tour provisoire car l’histoire ne s’arrête pas.

Or tant l’histoire des pays dits du socialisme réel que de la social-démocratie occidentale montre un certain renversement de ce marxisme ­originaire : en effet, le socialisme est proclamé de part et d’autre comme un objectif plus réaliste, plus rapidement atteignable que le communisme défini éventuellement comme un état et non plus comme « le mouvement réel ».

« Marx et Engels qualifiaient l’activité communiste spécifique, comme un faire accoucher le monde nouveau à partir des réalités de la société présente. »

En ex-URSS, selon la doctrine officielle, il s’agissait d’établir d’abord le socialisme et de le consolider dans un seul pays. Puis, à une date ultérieure et indéfinie, on pourrait bâtir le communisme. Cet ajournement par étapes a permis d’un côté de maintenir un espoir inspirant pour le mouvement ouvrier du monde entier. Mais il a en même temps justifié les retards et autres ratés que rencontraient inévitablement l’URSS et les autres pays du bloc de l’Est. Les raisons historiques, la dynamique et les conséquences de ce renversement mériteraient des développements d’un point de vue marxiste authentique exigeant un travail à part entière.

En Occident, on a suivi un chemin quelque peu comparable. Le communisme étant rangé, par la propagande ambiante, dans le rayon d’utopies lointaines, c’est le socialisme des partis sociaux-démocrates qui s’est présenté comme une solution réaliste et pragmatique.

Il est vrai que des progrès très importants ont été possibles grâce aux luttes et à l’existence d’un bloc communiste : des mesures de solidarités diverses, la reconnaissance des droits des minorités, de l’égalité des sexes, des réformes visant à adoucir les effets les plus terribles de la prédation capitaliste, etc. Mais le réformisme social-démocrate voit dans cette évolution l’alpha et l’oméga de toute politique d’émancipation. Évidemment, là aussi on renverse l’ordre entre communisme et socialisme par cette interprétation.

« En Occident, le communisme étant rangé, par la propagande ambiante, dans le rayon d’utopies lointaines, c’est le socialisme des partis sociaux-démocrates qui s’est présenté comme une solution réaliste et pragmatique. »

Or, s’agissant des questions d’abolition et de dépas­sement réel posées par le communisme selon Marx, il n’est pas exagéré de constater que la ­social-démocratie occidentale a été assez pauvre en avancées.

Dans les deux cas de figure historique, ce renversement part d’une bonne intention mais les résultats obtenus peuvent à juste titre nous interroger. Il serait aujourd’hui éclairant, pour nous, d’en faire un bilan sérieux pour mieux orienter nos ­actions futures.

 

Une évolution révolutionnaire

La question qui nous est posée, c’est la possibilité du communisme comme abolition et dépassement concret de l’ordre existant dans les conditions d’aujourd’hui. Mais abolir en vue de dépasser vers un ordre meilleur n’est pas détruire !

Détruire, c’est réduire et supprimer par force l’existence d’une chose. Abolir et dépasser, c’est agir pour soutenir l’évolution d’une réalité vers un changement de sens, d’ordre ou de fonction ; retrouver, comme le préconisait Jean Jaurès, le sens révolutionnaire au cœur de toute évolution : une évolution révolutionnaire.

Le capitalisme détruit, le communisme abolit. Cela n’a rien de terrifiant ! On a bien aboli l’esclavage et la peine de mort, l’humanité ne s’en porte pas plus mal.

L’évolution de la vie donne des exemples infinis de belles abolitions soutenant la vie. Le philosophe et scientifique persan Avicenne disait déjà au Moyen Âge : « Quand l’œuf se casse de l’extérieur c’est la mort. Quand il se casse de l’intérieur c’est la vie. » Voilà une juste métaphore pour faire la différence dialectique entre une destruction par la force et une magnifique évolution qui abolit les obstacles au développement de la vie. Cette citation d’Avicenne rappelle la manière dont Marx et Engels qualifiaient cette activité communiste spécifique, comme un faire accoucher le monde ­nouveau à partir des réalités de la société ­présente.

« Des dynamiques vitales sont partout en marche, attendant d’être reconnues comme telles, soutenues politiquement et élargies. »

Chaque fois que le « foutur » capitaliste titube, chancelle, bégaie et perd ses moyens, le dépassement de son emprise devient possible. Et nous sommes entrés dans une période où les lapsus du capitalisme se multiplient. Les contradictions ­deviennent autant de paradoxes et d’impasses.

Ainsi, le capitalisme détruit lui-même la propriété en la privatisant. C’est-à-dire, il exproprie l’humanité au nom de la défense de la propriété. Or cette prédation généralisée est perçue de plus en plus largement comme la cause principale des destructions en cours sur la planète et des risques de guerres pour le partage des richesses. Il s’agit pour nous d’agir pour que cette conscience confuse de la nocivité de la propriété privée se transforme en actes d’abolition, de dépassement, d’évolution. Chaque fois que la propriété des richesses produites par l’humanité est restituée à l’usage commun, nous abolissons dans les faits de la propriété privée du capital. C’est la réappropriation des richesses par l’humanité qui les produit. Les chemins de ce travail sont plus nombreux qu’on ne le pense : nationalisation ou réquisition de telle ou telle autre industrie, taxation des produits du capital sous toutes les formes, sauvegarde de services publics, développement des coopérations ainsi que des associations rassemblant producteurs et usagers des biens et des services, accès à la culture et à l’information vraie, obtention de nouveaux droits pour toutes et tous, etc. Des dynamiques vitales sont partout en marche, attendant d’être reconnues comme telles, soutenues politiquement et élargies.

Le capitalisme détruit le salariat pour exploiter encore plus les travailleurs par le remplacement du salariat tel qu’il existait il y a peu par du travail au rabais, jetable et précaire, placé sous le signe de la servitude volontaire et de l’ubérisation. Les ­prémisses de l’abolition du salariat sont également là. On peut soutenir cette tendance sous toutes les formes imaginables : proposer de nouveaux droits pour les travailleurs, les sécuriser ainsi que leur ouvrir des possibilités de se former pour s’émanciper, face aux effets délétères de l’IA au service des besoins du capital ; nous pouvons valoriser le travail vivant et le facteur humain indispensable à la production, agir pour une éducation émancipatrice et universelle pour toutes et tous, etc. Tout cela mène au dépassement, à terme, du salariat servile, pourvu qu’on sache déceler et développer ce sens dans les évolutions en cours et dans nos actions.

Le capitalisme, enfin, use et détruit l’État à son service dans sa course folle pour toujours plus de profit. Pour nous, abolir et faire évoluer l’État, c’est se l’approprier pour remettre cet outil de redistribution des richesses dans le bon sens : l’État doit prendre aux riches pour rendre à tous et non l’inverse, comme c’est le cas aujourd’hui. Il doit être un moyen de paix universelle et non de ­guerre de toute l’humanité contre elle-même. Redéfinir la souve­raineté populaire et ses institutions débarrassées de la finance et de l’État servile est une tâche immédiate pour nous. Là aussi, si nous les comprenons bien, de nombreux faits qui affaiblissent l’État bourgeois sont les germes de son dépassement : la dégénérescence des institutions, la méfiance du peuple pour l’État, l’aspiration pour une démocratie proche des citoyens, etc.

« De nombreux faits qui affaiblissent l’État bourgeois sont les germes de son dépassement : la dégénérescence des institutions, la méfiance du peuple pour l’État, l’aspiration pour une démocratie proche des citoyens etc. »

Le capitalisme vit sur les morts : le travail mort, mais aussi l’agonie de la planète, de la société et de ses institutions. Cette réalité nécrophile suscite des résistances. Il ne serait pas juste de décréter que ces résistances sont du communisme déjà là. Ce serait encore confondre le but et le chemin et poser le communisme comme un état. Ces ­résistances peuvent plutôt aider les communistes d’aujourd’hui à proposer de façon crédible les chemins contemporains vers l’émancipation.

Voici tout un programme dont nous trouvons des réalisations inspirantes dans notre histoire :

  • la Sécurité sociale,
  • de nouveaux droits pour les salariés,
  • les actions dans les municipalités communistes : droits pour tous aux vacances, au logement, à l’alimentation, à la culture, à l’éducation, aux sports, aux centres de santé, à la vie associative de solidarités, etc.

Autant d’évolutions révolutionnaires qui en ­appellent d’autres. L’aspiration à un avenir de fraternité humaine est dans l’esprit de la majorité des humains. La tâche spécifique des communistes, c’est de se consacrer à définir, à susciter, à déblayer et à coconstruire les chemins concrets qui y mènent à partir de la société, ici et maintenant. En avant !

 

Taylan Coskun est membre du comité exécutif du PCF.

Cause commune47 • janvier/février 2026