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Notre parti traverse une période qui ne peut être réduite à une simple difficulté électorale ou organisationnelle. Il s’agit d’une anomie stratégique, au sens fort du terme : une situation où ni les militants, ni les cadres, ni même les instances dirigeantes ne sont véritablement en mesure de formuler, de manière intelligible et partagée, quelle est aujourd’hui la stratégie du parti pour la conquête du pouvoir politique.

Cette anomie ne relève pas d’un flou tactique conjoncturel : elle est devenue structurelle. Elle se manifeste par une juxtaposition de positions, de campagnes, d’alliances et de discours qui peinent à dessiner une perspective cohérente. Cette anomie se traduit concrètement par l’incapacité à hiérarchiser nos priorités politiques, à définir des campagnes structurantes communes ou à expliquer clairement à la classe travailleuse en quoi notre projet se distingue de nos alliés. Or un parti communiste, historiquement, ne peut exister sans une stratégie clairement assumée de rupture avec l’ordre capitaliste et d’organisation majoritaire de cette rupture.

 

Entre logique de satellisation à gauche et marginalisation électorale

Pendant plusieurs décennies, le Parti s’est inscrit dans une logique de satellisation à gauche, acceptant une position subordonnée dans des constructions politiques successives dont l’expérience la plus contradictoire fut celle du Front de gauche. Cette période, ouverte après l’effondrement du cycle du Programme commun et prolongée par les recompositions électorales des années 2010, a vu le parti renoncer de fait à une stratégie autonome de conquête du pouvoir au niveau national. L’objectif n’était plus d’assumer une orientation autonome et majoritaire, mais d’influencer des coalitions de gauche existantes ; plus de proposer une alternative globale, mais de peser à la marge sur des orientations déjà définies.

La sortie de la satellisation – conquête du 38e congrès – ne s’est pas encore accompagnée d’un travail stratégique équivalent : le Parti a retrouvé une autonomie formelle sans stratégie claire de prise du pouvoir, ouvrant ainsi la voie à l’anomie actuelle. Il serait toutefois erroné de considérer cette situation comme spécifiquement franco-française. De nombreux partis communistes en Europe sont confrontés à des difficultés similaires : marginalisation électorale, dilution idéologique, subordination stratégique à des forces réformistes ou populistes de gauche, incapacité à penser les conditions contemporaines de la prise du pouvoir. L’anomie stratégique est ainsi le symptôme d’une crise historique du communisme dans les pays ­capitalistes avancés.

« Un parti communiste, historiquement, ne peut exister sans une stratégie clairement assumée de rupture avec l’ordre capitaliste et d’organisation majoritaire de cette rupture. »

En France, cette crise est accentuée par un espace politique profondément contraint. La gauche, puisque le PCF est pris en étau entre un pôle soi-disant radical incarné par la France insoumise et un pôle soi-disant raisonnable incarné par le Parti socialiste. Dans cet entre-deux, le Parti demeure incapable de formuler un récit politique national clair et identifiable, dans un paysage où la gauche elle-même est devenue minoritaire dans les urnes, ne rassemblant plus qu’environ 30 % de l’électorat.

Cette difficulté n’est pas seulement électorale : elle est théorique et stratégique. Là où nos alliés de circonstance à gauche font de l’échéance électorale le cœur de leur stratégie de pouvoir, le PCF ne peut se penser qu’à partir d’un autre postulat : sans conscience de classe et sans organisation politique autonome de la classe travailleuse, aucune victoire électorale ne peut déboucher sur une transformation réelle de la société. Or notre horizon stratégique s’est progressivement réduit à une logique défensive de préservation électorale, mettant au second plan la capacité du parti à investir le temps long de la construction de la conscience et de l’organisation de classe.

 

Un refus de trancher les débats internes de fond

En renonçant progressivement à formuler une perspective de transformation socialiste explicite, le Parti a aussi cru pouvoir élargir son audience. Il a surtout contribué à brouiller son identité et à affaiblir sa capacité d’initiative. L’anomie stratégique est ainsi le produit d’un refus de trancher les débats internes de fond, au nom d’une unité formelle qui masque mal l’absence de stratégie claire. Or cette unité qui évite les choix stratégiques affaiblit plus qu’elle ne renforce. L’un des débats les plus structurants consiste à déterminer quelles forces sociales le parti doit organiser prioritairement, condition indispensable à toute stratégie cohérente de conquête du pouvoir. Une première contribution à ce débat a été proposée dans deux articles publiés précédemment (1).

Dans ce contexte, le débat interne qui s’ouvre autour d’un retour du socialisme dans le projet du parti peut constituer une opportunité majeure. Non pas par nostalgie ou fétichisme des mots, mais parce que la question du socialisme oblige à poser frontalement celle de la prise du pouvoir d’État, de la propriété des moyens de production, de la démocratie de classe et des alliances nécessaires pour transformer la société.

« Sans conscience de classe et sans organisation politique autonome de la classe travailleuse, aucune victoire électorale ne peut déboucher sur une transformation réelle de la société. »

Lever l’anomie collective suppose d’assumer que le PCF n’est ni un simple parti d’appoint électoral, ni une force de pression morale à gauche, mais un outil stratégique visant la conquête du pouvoir politique par et pour la classe travailleuse. Cela implique de reconstruire une cohérence entre analyse du capitalisme contemporain, programme de rupture, stratégie d’alliance et formes d’organisation.

L’anomie actuelle n’est donc pas seulement un problème, elle est un moment politique. Un moment où le parti peut soit poursuivre sa lente marginalisation, soit se refonder stratégiquement en redonnant un horizon crédible. À condition de ne pas esquiver les choix fondamentaux, et de redonner au débat politique interne toute sa portée émancipatrice.

Fanny Charnière est membre de la direction fédérale du PCF Paris.

 

(1) Voir « La classe travailleuse en France aujourd’hui », Cause commune, n° 41, novembre-décembre 2024 et « Quelle base sociale pour le Parti communiste ? », Cause commune, n° 42,janvier-février 2025,

https://www.causecommune-larevue.fr/la_classe_travailleuse_en_france_aujourd_hui

https://www.causecommune-larevue.fr/quelle_base_sociale_pour_le_parti_communiste

 

Cause commune47 • janvier/février 2026