Quand on songe à lier Marx et l’idée de commune, c’est souvent à celle de Paris en 1871 et à son analyse politique dans La guerre civile en France qu’on fait allusion. Vie communautaire / commune / communauté : le philosophe allemand semble y avoir vu un outil puissant de lutte contre le capital. John Bellamy Foster, connu en France pour son essai Marx écologiste, nous éclaire.

CC : Marx semble avoir été, sa vie durant, marqué par la question de la propriété communautaire. Dans votre article « Marx and Communal Society » pour le volume 77 de la Monthly Review (juillet-août 2025), vous citez Marx dans les Grundrisse pour qui « l’appropriation du sol implique donc encore que l’individu singulier soit membre de la commune, mais, en sa qualité de membre de la commune, il est propriétaire privé » : qu’est-ce que Marx appelle « commune » dans les sociétés précapitalistes ? Est-ce synonyme de « communauté » ?
Il est important de comprendre que Marx n’identifiait pas la propriété exclusivement à la propriété privée, qui n’était qu’une forme de propriété devenue dominante uniquement sous le capitalisme. Durant la quasi-totalité de l’histoire de l’humanité, les formes de propriété communautaire ou collective ont prédominé. De plus, selon Marx, tous les individus, quelle que soit leur culture, possèdent la propriété, car le concept même de propriété (à l’instar de penseurs antérieurs comme Locke et Hegel) est identifié à l’appropriation de la nature comme base de subsistance. La propriété communautaire prend des formes très diverses dans les sociétés précapitalistes, en fonction des conditions naturelles et sociales [NDT : à ce sujet, nous renvoyons nos lecteurs à l’article de Christophe Darmangeat, « Classes sociales et “communisme primitif” dans le n° 42 de Cause Commune]. Le passage spécifique des Grundrisse que vous citez concerne la manière dont Marx comprend la « marche allemande » [NDT : la « marche », du germanique marka pouvant signifier « pays en lisière » est une forme d’espace géographique en périphérie]. Selon Marx et Engels, la marche, telle que décrite par Tacite, constituait une évolution ultérieure de la propriété communautaire, par rapport à ce que César avait expliqué dans sa Guerre des Gaules, plus d’un siècle auparavant, où une forme apparemment plus « pure » de société communautaire était décrite. Dans cette « marche », l’organisation communautaire de la propriété subsistait, mais elle prenait la forme d’une redistribution périodique des terres communes à des « propriétaires privés » qui ne possédaient pas la terre mais la travaillaient selon le principe de l’usufruit. Il ne s’agit là que d’une forme de propriété collective, combinant la responsabilité individuelle/familiale à une organisation communautaire globale. Je recommande ici l’ouvrage d’Engels, La Marche, écrit en 1882 [NDT : en annexe de l’édition allemande de Socialisme utopique et socialisme scientifique], avec lequel Marx a exprimé son accord.
« Durant la quasi-totalité de l’histoire de l’humanité, les formes de propriété communautaire ou collective ont prédominé.»
Pour compléter, Engels a dit un jour, à propos de la Commune de Paris, si je me souviens bien, que l’on pouvait simplement utiliser le terme de « communauté » pour la désigner [dans une lettre à August Bebel de mars 1875 en usant du terme Gemeinwesen]. Je pense que dans un sens c’est important, cela rappelle la distinction faite par Ferdinand Tönnies [sociologue allemand] entre Gemeinschaft et Gesellschaft (ou « communauté » et « société »).
Mais le terme « communauté » a bien sûr des connotations différentes, plus holistiques, liées à la propriété collective et à l’échange de valeurs d’usage, qui s’inscrit dans un débat historique profond et une longue série de luttes de classes. Il revêt donc une signification différente du terme « commune », plus générique.
CC : Jusqu’à la fin du Moyen Âge, la notion de société communale semble avoir toujours été liée à la question de la structure de commandement de la société ainsi qu’à celle de la propriété : la commune est-elle une organisation politique, économique, ou les deux à la fois ?
Je dirais les deux à la fois. Toutes les sociétés ont des structures de commandement politique, d’une forme ou d’une autre, pas nécessairement ce que nous appelons un État. Toutes ces formes sont avant tout axées sur l’organisation des rapports de propriété et de production, qu’il s’agisse de propriété collective ou de propriété privée.
CC : Marx a écrit sur l’expérience de la Commune de Paris en 1871, qui représentait selon lui, non pas la construction d’un nouveau pouvoir d’État, mais la négation de la relation duelle entre État et société civile. Vous rappelez qu’il écrit dans La Guerre civile en France : « elle visait l’expropriation des expropriateurs » : en quoi ?
La Commune de Paris de 1871 tire bien sûr son nom de celle de 1789, mais elle représente un phénomène très différent, ne s’inscrivant pas dans une révolution bourgeoise, mais dans une révolution contre la bourgeoisie. On se souviendra qu’à la fin du Capital, tome I, Marx parle de « l’expropriation des expropriateurs », qu’il considère comme la « négation de la négation ». Le capital a exproprié d’innombrables peuples, en Europe et dans le monde, par le biais des enclosures et de l’expropriation coloniale des peuples autochtones (ce que Marx qualifiait de processus d’« extermination » et d’« extirpation »).
« La Commune de Paris était donc une manifestation de l’expropriation même des expropriateurs que Marx avait désignée dans Le Capital comme le développement historique nécessaire. »
La Commune de Paris visait essentiellement à renverser les rapports de propriété privée capitalistes et à établir des rapports de production plus communautaires ou collectifs. Elle était donc une manifestation de l’expropriation même des expropriateurs que Marx avait désignée dans Le Capital comme le développement historique nécessaire.
CC : Des « communes » existent aujourd’hui dans les sociétés capitalistes : en quoi sont-elles les héritières de ce passé communautaire, et en quoi l’ont-elles peut-être dévoyé ?
C’est difficile à dire, tant les formes sont diverses. Je recommanderais d’étudier les sociétés post-révolutionnaires, ou sociétés en transition, à cet égard. Mon article cité plus haut est paru dans un numéro spécial de Monthly Review, édité par Chris Gilbert et Cira Pascual Marquina, intitulé « Les communes dans la construction socialiste ». Il examine les différentes manières dont la lutte pour la société communale s’est manifestée en Chine, au Venezuela, au Brésil, en URSS, en Hongrie et dans les luttes paysannes du monde entier, ou encore la coopérative Cooperation Jackson aux États-Unis. Je ne saurais même pas résumer les riches analyses qui y sont présentées et je recommande simplement à toute personne intéressée de commencer par lire le numéro de juillet-août 2025 de Monthly Review.
CC : Pour finir, vous avez une très belle phrase selon laquelle chez Marx, « le passé servait d’intermédiaire entre le présent et l’avenir ». En quoi une forme d’organisation aussi ancienne que la commune peut-elle représenter un avenir désirable, et voyez-vous dans le monde des systèmes qui s’en rapprochent ? (Chine, Venezuela...).
La citation que vous donnez ici est une expression que j’ai moi-même utilisée à l’occasion et qui découle de ma propre compréhension de la dialectique historique de Marx, ou dialectique de la continuité et du changement. Une perspective matérialiste historique nous aide à comprendre que le « passé » n’est jamais simplement révolu, mort et enterré, mais qu’il ressuscite constamment sous la forme de luttes qui représentent l’inachèvement du changement historique, des contradictions non résolues, voire exacerbées, et un avenir encore à construire. La compréhension marxienne du changement révolutionnaire s’appuyait ainsi constamment sur le passé comme médiateur entre le présent et l’avenir. Je viens d’achever la rédaction d’un livre intitulé Breaking the Bonds of Fate : Epicurus and Marx (Monthly Review Press, 2025), qui explique dans quelle mesure la compréhension matérialiste de Marx et sa conception de la liberté humaine ont évolué à partir de sa rencontre lors de sa thèse avec Épicure, et comment cela a influencé sa compréhension de la société communautaire/collective et du développement des individus sociaux.
Bien que nous ayons connu d’énormes changements technologiques au fil des millénaires, il existe une continuité (et un changement) dans la longue lutte historique autour des rapports sociaux de production, représentée par le conflit séculaire entre la société communale et la société d’exploitation de classe. Il est clair que certains aspects de l’organisation communale actuelle, en Chine, au Venezuela et ailleurs, s’inspirent, et même, à certains égards, approfondissent, nombre des relations communales historiques qui intéressaient Marx et Engels, associées aux sociétés précapitalistes (à ce sujet, il existe également un excellent ouvrage publié par Monthly Review Press en 2023, écrit par Chris Gilbert, intitulé Commune or Nothing ! : Venezuela’s Communal Movement and Its Socialist Project).
John Bellamy Foster est sociologue. Il est directeur de la Monthly Review.
Entretien réalisé et traduit par Hoël Le Moal
Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025