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Le monde et la nation appartiennent légitimement aux travailleurs ! Mais les capitalistes se l’attribuent de manière illégitime et injuste.

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La question nationale, qui tient une place forte dans le débat, s’énonce parfois, et c’est le cas actuellement, comme un antagonisme tranché : certains disent que les nations sont des entités d’un autre temps, dépassées et archaïques au regard d’un monde sans frontières en devenir ; pour d’autres, la nation est une réalité identitaire suprême toujours d’actualité et qui doit prévaloir sur d’autres liens humains. Comment se positionner en tant que communistes ? Renoncer à la nation au nom de l’internationalisme ou y adhérer sans réserve pour ne pas l’abandonner à l’extrême droite ?

 

La question nationale dans la lutte des classes

La situation mondiale montre le rôle que joue cette question dans la lutte des classes. Certes, l’attachement de chacune et de chacun à son pays est un sentiment humain universel. Se sentir porté par la force d’un collectif qui dépasse notre personne, se reconnaître dans une culture et dans une histoire telle qu’elle se raconte, ressentir de la fierté pour les accomplissements de la patrie, voilà ce qui parle au cœur de chacun et qui existe depuis les temps les plus reculés.

En même temps, les nations modernes créées par les États et leurs systèmes économiques dans un marché national unique sont des constructions très récentes. Les intérêts de ces nations ainsi que leur fonctionnement réel dans le monde d’aujourd’hui se trouvent en décalage avec l’adhésion spontanée des peuples. D’un côté, leur cœur aspire à l’unité et à la solidarité ; de l’autre, les intérêts divisent. Au centre de cette lutte, les travailleurs, qui créent sans posséder, affrontent les capitalistes, qui possèdent sans créer, comme disait Marx.

L’État-nation, renforce cette expropriation quotidienne au détriment des travailleurs, en la légalisant par le régime juridique de la propriété privée et ses protections judiciaires, et évidemment en l’alimentant par l’argent public et toutes les aides pouvant être attribuées à ces entreprises pour leurs activités. Ce qui a pour effet direct la privatisation des profits, et la nationalisation des pertes.

« D’un côté, le cœur des peuples aspire à l’unité et à la solidarité ; de l’autre, les intérêts divisent. Au centre de cette lutte, les travailleurs, qui créent sans posséder, affrontent les capitalistes, qui possèdent sans créer comme disait Marx. »

De même, sous le capitalisme, les relations entre nations ne sont ni libres, ni égales, ni fraternelles. Elles ne peuvent l’être, car elles obéissent à la loi de l’argent et du profit maximum. C’est au nom de la grandeur de l’Amérique que le partage des richesses créées se fait largement au bénéfice des propriétaires privés et que l’on dépouille les Américains. C’est au nom des intérêts de la France que l’on accepte les diktats de patrons voyous qui menacent de s’installer en Amérique.

Cette confusion est exploitée par l’extrême droite, qui glorifie un passé idéalisé en dénigrant l’état présent considéré comme décadent. La cause de cette décadence serait les étrangers, les migrants, bref des travailleurs. Sont sciemment ignorés : ces riches qui cachent leur fortune dans des paradis fiscaux, ces financiers qui optimisent les profits capitalistes en dévalisant le fisc, ces patrons scélérats qui ferment les usines en France pour chercher des profits juteux à l’autre bout de la planète ; selon l’extrême droite, ce ne sont pas eux qui pillent la France mais ce seraient les travailleurs immigrés.

Et pourtant les faits sont têtus : le patrimoine détenu par les cinq cents plus grosses fortunes de France par rapport au produit intérieur brut (PIB) est passé de 6 % en 1996 à 20 % en 2017 et à 45 % aujourd’hui. Pendant ce temps, en 2024, 12,7 % de la population vivant dans un logement ordinaire est en situation de privation matérielle et sociale, donc de grande pauvreté.

Le propos nationaliste de l’extrême droite vise à recouvrir cette injustice flagrante sous le voile de l’histoire mythique de la nation, à détourner les attentions des causes réelles de la situation actuelle des maux éprouvés et par conséquent de leur solution.

À linverse du discours nationaliste qui occulte la réalité de lexpropriation capitaliste pour mieux la justifier, les communistes l’ont toujours affirmé : les usines, les villes, les campagnes, les services publics, tout ce qui fait la France réelle, sont en droit la chose commune du peuple travailleur. Et le peuple travailleur est composé de l’ensemble des individus qui font la France d’où qu’ils viennent, quelle que soit leur origine.

« Les communistes se définissent comme patriotes et internationalistes. Patriotes car la nation appartient aux travailleurs qui la bâtissent chaque jour. Internationalistes car nous nous fondons sur la solidarité qui existe entre tous les travailleurs du monde. »

Et cette création se fait en solidarité avec les travailleurs des autres peuples du monde. Car aucun pays n’est indépendant des autres : un bien ou un service n’existe que par la collaboration de travailleurs des quatre coins du monde. C’est pour cela que les communistes se définissent en même temps comme patriotes et internationalistes. Patriotes car la nation appartient aux travailleurs qui la bâtissent chaque jour. Internationalistes car nous nous fondons sur la solidarité qui existe entre tous les travailleurs du monde.

 

Pour une France des propriétaires (mais vraiment) !

Sous cet éclairage, la question nationale initialement posée prend un sens singulier et objectif : est-ce que c’est le peuple qui appartient à la France ou la France qui appartient aux travailleurs ? C’est la différence entre la souveraineté populaire qui libère et la pseudo-souveraineté nationale qui asservit.

Le monde et la nation appartiennent légitimement aux travailleurs ! Mais les capitalistes se l’attribuent de manière illégitime et injuste. Tout le système médiatique et institutionnel est mis en place pour rendre cette forfaiture acceptable.

Face à cela, les revendications des travailleurs en tant que légitimes propriétaires des richesses doivent être notre boussole. Cette lutte passe par l’affirmation des droits démocratiques des peuples dans tous les domaines relevant de l’intérêt commun et la défense de l’émancipation des individus. Cela exige aussi un véritable accès du peuple entier à la propriété sociale par le développement des services publics, de l’industrie et des revendications des travailleurs pour améliorer leurs conditions de vie.

On connaît le slogan de la droite – ce miroir aux alouettes : « Une France des propriétaires ». Au vrai, il couvre une conception très rabougrie de la propriété : réduite pour chacun au mieux à la propriété hypothétique de son logement. N’oublions pas que, pour la plupart des Français ayant acheté un logement, celui-ci, pendant toute la durée du crédit, appartient à la banque qui a prêté. On sait depuis la crise de 2008 combien ce petit droit de propriété dépendant des banques est fragile !

« Même si la propagande capitaliste nous martèle le contraire : ce ne sont pas les communistes qui veulent abolir la propriété privée, c’est le capitalisme qui interdit l’accès à une pleine propriété pour l’immense majorité.  »

Au vrai, la chose est entendue, même si la propagande capitaliste nous martèle le contraire : ce ne sont pas les communistes qui veulent abolir la propriété privée, c’est le capitalisme qui interdit l’accès à une pleine propriété pour l’immense majorité des gens. L’expropriation de tous fait la propriété de quelques-uns.

 

Rendre au peuple la pleine propriété sur les richesses et sur le destin du pays 

 L’ensemble de nos initiatives politiques vise un objectif d’appropriation ambitieux pour tout le peuple. Par exemple la campagne actuelle du PCF « Produire et protéger » tente de répondre à cette ambition en proposant de développer les services publics et l’industrie qui sont les accès privilégiés aux richesses nationales. Les services publics par la solidarité sociale qu’ils organisent sont le patrimoine de tous ceux qui ne sont pas des héritiers fortunés. Et l’industrie permet de faire vivre l’ensemble de l’économie et de répondre aux besoins fondamentaux. Les préserver et les développer est une question de souveraineté fondamentale voire de survie, comme l’a montré par exemple la crise du covid-19.

Nous voulons une France où les propriétaires sont celles et ceux qui créent les richesses nationales. Dès lors que l’on refuse la loi du profit maximum pour quelques-uns, il deviendra possible de produire ici en respectant la planète et les humains, d’éradiquer le chômage et la pauvreté, de redresser la France et de dessiner un autre avenir pour le monde !

« La gauche doit inviter à un immense changement de propriétaires en France et dans le monde, c’est-à-dire concevoir un véritable acte de souveraineté, de responsabilité et d’émancipation pour les peuples. »

Rendre au peuple la pleine propriété sur les richesses et sur le destin du pays : telle est notre mission et nous y travaillons notamment en proposant la nationalisation d’un certain nombre de secteurs de production industrielle clé et des services. C’est une proposition en phase avec l’opinion majoritaire dans notre pays. Une étude récente montre que 67 % des Français sont favorables à la nationalisation d’ArcelorMittal.

Pour autant, nous ne sommes pas pour des nationalisations qui permettent en réalité de faire partager au peuple les pertes générées par des patrons irresponsables. Le peuple n’a pas à payer deux fois : une fois sous forme d’aides publiques accordées aux patrons par l’État et une deuxième fois pour prix qu’elles coûteraient au moment de leur nationalisation.

Il s’agit d’une question de souveraineté populaire : la propriété des moyens de production les plus importants doit revenir au peuple ET au mieux de ses intérêts. La nationalisation des entreprises des secteurs stratégiques qui ont bénéficié d’aides publiques massives et des avantages fiscaux divers, en plus des commodités et de la sécurité qu’offre un pays comme la France, ne doit plus rien coûter à l’État. Ces entreprises doivent être propriétés publiques, fermes et durables, placées sous le contrôle des salariées et des salariés.

« Les services publics par la solidarité sociale qu’ils organisent sont le patrimoine de tous ceux qui ne sont pas des héritiers fortunés. »

Donc c’est en mettant au premier point de son ordre du jour un projet partagé de réappropriation sociale progressive des moyens de production et de leur contrôle public que la gauche pourrait à nouveau proposer un chemin d’espoir crédible à nos compatriotes en mal d’alternative. Cela implique de placer au centre d’un tel projet l’amélioration des conditions de vie de tous les salariés et l’enrichissement concret de l’ensemble du peuple travailleur avec des solutions qui préservent la planète et l’avenir de tous, plutôt que le taux de profit des plus riches.

Bref, la gauche doit inviter à un immense changement de propriétaires en France et dans le monde, c’est-à-dire concevoir un véritable acte de souveraineté, de responsabilité et d’émancipation pour les peuples.

En cela nous ne ferions que reprendre cette visée qu’exprimait déjà Jean Jaurès dans Socialisme et liberté : « Ainsi, toute la nation sera comme une immense assemblée possédante et dirigeante. »

Taylan Coskun est membre du comité exécutif national du PCF.

Cause commune44 • été 2025