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Le possédant a besoin du politique pour survivre, se prolonger, se reproduire. À cet effet, il lui faut construire, au-delà des partis, des lieux de rencontre où gens d’argent, d’industrie, de paroles (média, juristes, culture, universités) s’entendent, se repèrent, se fréquentent, se choisissent.

Quand la classe dominante fait de la politique, cela donne Le guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Où l’on voit une élite dirigeante, prise dans une tourmente révolutionnaire, qui décide de « s’en mêler » selon ce précepte parfait (pour elle) : « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change. » Passent les régimes, les présidents et les gouvernements, passent les de Gaulle-Pompidou-Giscard-Mitterrand-Chirac-Sarkozy-Hollande, et Auteuil-Neuilly-Passy reste imperturbablement Auteuil-Neuilly-Passy.

 

La grande bourgeoisie travaille à préserver sa domination politique

 

Tout change pour que rien ne change, c’est un exercice qui n’a rien d’évident et qui demande de la part de la grande bourgeoisie un fort investissement politique. Elle doit travailler en permanence à préserver sa domination politique. La classe dominante, largement définie par ailleurs dans ce dossier, fait en effet beaucoup de politique. Lapalissade, dira-t-on. Peut-être mais creusons tout de même un peu le sujet.

Il y a certes l’engagement direct des membres de cette classe dans la vie politique, à droite traditionnellement, à gauche également. Outre les élus, il y a la présence de ses rejetons dans tous les lieux de pouvoir, politique (experts auprès du gouvernement, des assemblées, des ministères, des régions, des cabinets divers) ; économique (le MEDEF est une formidable machine politique à sa manière, les chambres de commerce aussi) ; médiatique : dix milliardaires, dit-on, tiennent en France l’essentiel des média. Sans parler de l’université, du monde des arts, etc.

« Les contradictions d’intérêts entre secteurs (la banque n’est pas le bâtiment), entre clans concurrents, entre traditions différentes sont réelles, fortes. »

Donc elle assure une présence massive dans tous ces centres névralgiques pour pérenniser sa domination. Il existe une grande (et ancienne) proximité de cette classe avec toutes les déclinaisons du pouvoir. Il y va de ses intérêts : le possédant ne peut se désintéresser de la chose politique, il laisse le mépris pour le fait public aux bavards ; lui, il sait que c’est là (aussi) que les choses se passent. Il a besoin du politique pour survivre, se prolonger, se reproduire. Et dans cet esprit, ses politiques sont formés, formatés ; on connaît les itinéraires types, HEC, Sciences-po, ENA, grands corps de l’État, inspection des Finances, Conseil d’État. Une sorte d’« élite » caricaturale sans doute mais hyper préparée, possédant un haut niveau de technicité politique. Le creuset européen ici est essentiel. Il suffit de voir comment la classe dominante a su créer ses clones dans les ex-pays de l’Est où, en peu temps, sont apparus des cadres performants. De Bucarest à Londres en passant Stockholm ou Rome, ils sont parfaitement interchangeables.

Il y a donc la gestion du patrimoine, si l’on peut dire. Mais il y a plus. La classe dominante est attentive à anticiper, à prévoir le cours des événements, autant que faire se peut, à piloter la bataille d’idées, à sélectionner ses meilleurs cadres. L’exercice est compliqué. D’abord parce que dans une démocratie à la française (on pourrait étendre ce cadre à l’Europe), si maltraitée soit-elle, il faut jouer des obstacles. Il ne suffit pas d’être possédant pour avoir le sens politique aiguisé. Être membre du CAC 40, de la direction d’un corps d’État ou de l’Académie française ne suffit pas pour déterminer une ligne politique appropriée. Il faut comprendre la machinerie et savoir convaincre. Et puis, au sein même de la classe dominante, les forces centrifuges sont réelles, nombreuses, cette classe est tiraillée de mille désirs diversifiés, les contradictions d’intérêts entre secteurs (la banque n’est pas le bâtiment, par exemple), entre clans concurrents, entre traditions différentes sont réelles, fortes.

 

Des lieux discrets de discussions et de consensus


Et puis cette classe a beau être dominante, elle ne maîtrise pas tout, tout le temps, partout ; elle n’est pas à l’abri de l’accident, de l’imprévu. Il lui faut donc des lieux de discussions, d’arrangement, de consensus, des endroits où gens d’argent, gens d’industrie, gens de paroles (média, juristes, culture, universités) s’entendent, se repèrent, se fréquentent, se choisissent ; des lieux discrets (sans être secrets) et efficaces à la fois. De tels lieux ont toujours été nécessaires. Ce fut longtemps le rôle des partis, et ça le reste, mais cette fonction est souvent bousculée ; il y a les multiples lieux de « l’entre-soi » (voir les travaux des sociologues Pinçon-Charlot) ; des centres d’échanges comme l’Assemblée nationale ou le Sénat. Et, ces temps-ci, il y a aussi le rôle d’un certain nombre de fondations, de clubs et autres laboratoires d’idées. Comme une sorte de privatisation de la sphère publique et de la politique. C’est le cas, par exemple, de la Fondation Concorde, de l’Institut Montaigne ou de l’IFRAP. (Sans parler, au niveau international, du club Bilderberg, sorte de Davos idéologique). Ce sont des structures vivaces aux larges revenus assurés par des groupes financiers.

Prenons le cas de l’Institut Montaigne. Fondé par Claude Bébéar, patron du mastodonte de l’assurance qu’est devenu AXA, l’institut a longtemps été dirigé par Henri de Castries ; le président actuel est Laurent Bigorgne (dont la compagne est Véronique Bolhuis, à retenir pour la suite). Situé rue de La Boétie, dans le Paris BC-BG, c’est une sorte de groupe de pression de la classe dominante, à la fois chercheuse de têtes (« de nouvelles voix », dit son site) et fournissant clés en main des argumentaires programmatiques libéraux très pointus, sur le contrat de travail, la retraite, le logement, les finances publiques, etc.
Un seul mot d’ordre : la « compétitivité ». L’institut est financé par la Caisse des dépôts, Solvay, le Crédit agricole, Lazard frères, LVMH, Moët Hennessy Louis Vuitton, Malakoff Médéric… Plus d’une centaine de donateurs. On y brasse beaucoup d’argent.

« La classe dominante aime limiter le risque, prévoir et gérer tous les scenarii, intervenir en amont de la filière politique. »

Il ne s’agit pas de verser dans une vision « complotiste » de l’histoire, si malheureusement fréquente sur les réseaux sociaux, où on imagine volontiers quelques zozos manipuler la masse. On note plus simplement que la classe dominante aime limiter le risque, prévoir et gérer tous les scenarii, intervenir en amont de la filière politique et surtout, comme ces chevaliers d’antan, adouber les siens. Autour de ces fondations gravitent plusieurs milliers d’individus, de droite (parfaits exemples : Christine Lagarde ou Nicolas Baverez), de gauche (profils types : Hubert Védrine ou Jacques Attali) – mais ces notions sont ici toutes relatives – dans une perpétuelle recherche de renouvellement, d’adaptation, de mise à jour, de reformulation des orientations libérales et atlantistes.

 

La dernière présidentielle, un parfait cas d’école


La classe dominante partait à la bataille essentiellement avec deux candidats, François Fillon et Emmanuel Macron. Dans tous les cas de figure (ou presque), elle pensait être dans le camp des vainqueurs. Comment apparaissent alors ces deux candidats ? Fillon a déjà une longue carrière ; il a gagné les primaires à droite par une surenchère austéritaire et identitaire ; lui-même se préparait depuis quelques années et dans sa garde rapprochée figure en première ligne Henri de Castries. Ce personnage est sorti de la promotion Voltaire de l’ENA, aux côtés de Ségolène Royal, François Hollande, Michel Sapin, Jean-Pierre Jouyet, Dominique de Villepin. Patron du groupe assurantiel et financier AXA (qu’on imagine très intéressé par le chamboulement libéral du système de protection sociale), il est l’ancien président de l’Institut Montaigne. Fillon et lui se connaissent de longue date ; l’un était ministre des Télécommunications quand l’autre était à la tête de France-Télécom. Tous deux viennent de la droite tendance catho. Le pedigree de De Castries est éloquent : « Né en 1954 dans une famille de la noblesse, le comte Henri de La Croix de Castries, qui a épousé l’une de ses cousines éloignées, compte dans son arbre généalogique une ribambelle d’aïeux remarquables : des militaires, des ministres, La Fayette, ou encore le marquis de Sade. Mais aussi le vicomte de Noailles, député qui vota en 1789 l’abolition des privilèges dans “un moment d’égarement”, plaisante Henri de Castries » (Médiapart). Donc, côté Fillon, c’était Montaigne et AXA. On sait le sort que connut ce personnage.

Côté Emmanuel Macron, l’affaire est tout aussi intéressante. Une légende entretenue le présente comme un homme sorti de rien ou de pas grand-chose. Lui aussi a suivi le parcours type HEC, ENA, inspection des finances, banques, grands corps de l’État, etc. Il est vite adoubé par des cadors du monde dirigeant, Attali et sa commission libéralo-libérale, Bébéar, d’AXA et de l’Institut Montaigne. Sa formation politique « En marche! », qui apparaît au printemps 2016, a son siège social chez Laurent Bigorgne et Véronique Bolhuis, directeur de l’Institut Montaigne (madame est directrice des admissions à Sciences-Po : que le monde est petit). La presse (Médiapart, L’Express) soulève le lièvre. Dans les heures qui suivent, cette adresse initiale (au Kremlin-Bicêtre) disparaît mais on a compris la filiation, directe, et finalement parallèle à celle de François Fillon. 

Dans les deux cas, on retrouve l’extrême attention de la classe dominante à maîtriser le discours (compétitivité, austérité, libre-échange) et à façonner, avec plus ou moins de bonheur parfois, le profil de ses cadres politiques.

 

*Gérard Streiff est responsable des rubriques Combat d’idées et Sondage.