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En abandonnant la référence au centralisme démocratique en 1994, lors de son XXVIIIe Congrès, le Parti communiste français faisait le choix de se départir de la forme d’organisation traditionnelle du léninisme. Si l’on peut juger que le centralisme démocratique constitue aujourd’hui une réponse politique obsolète, les enjeux soulevés par Lénine en la matière n’ont, quant à eux, rien perdu de leur actualité.

 

Parti d’avant-garde et centralisme démocratique
Lorsqu’il expose les grandes lignes de sa théorie de l’organisation dans Que faire ? (1902) et dans Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), Lénine entend avant tout lutter contre deux formes de spontanéisme qu’il juge symétriques : d’une part, l’économisme, qui considère que l’addition des différentes luttes syndicales pourrait suffire à constituer un mouvement révolutionnaire ; d’autre part, le terrorisme, qui plaide en faveur d’une action directe, immédiate et violente. Tandis que le spontanéisme prend appui sur des méthodes qu’il juge par trop « artisanales », le parti révolutionnaire qu’il appelle de ses vœux doit être un parti d’avant-garde, dont les dirigeants soient essentiellement des révolutionnaires « professionnels ».

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La nécessité d’une avant-garde s’explique par les limites que Lénine attribue à la conscience spontanée de la classe ouvrière : le prolétariat peut certes, par ses seules forces, arriver à la conviction qu’il faut constituer des syndicats pour réclamer des améliorations de leurs conditions de vie et de travail, mais il ne peut pas parvenir à ce que Lénine nomme à l’époque la « conscience social-démocrate », et qui n’est autre que la conscience révolutionnaire ; pour cela, il faut que la théorie marxiste lui soit enseignée « du dehors ».

« Construire pacifiquement une large hégémonie permettant  le dépassement progressif  du capitalisme par l’initiative du plus grand nombre : cela requiert une force politique entièrement conçue  pour travailler à la conviction. »  Lucien Sève

Le principe d’organisation qui prévaut au sein du parti d’avant-garde, c’est le centralisme démocratique, c’est-à-dire la subordination de la base au sommet, « l’extension des droits et des pleins pouvoirs du centre par rapport à la partie ». Si le centralisme, d’après Lénine, est bien démocratique, c’est parce que « ce sommet est nécessairement le congrès du parti », comme il le précise dans Un pas en avant, deux pas en arrière. À partir de 1921, cette soumission de la minorité à la majorité sera étroitement associée au refus de l’organisation en tendances au sein du parti. Parce qu’elles transforment des oppositions conjoncturelles en conflits permanents, les tendances interdisent en réalité toute dialectique du débat au sein de l’avant-garde. Parce qu’elles octroient à la minorité le droit de se soustraire aux décisions majoritaires, les tendances promeuvent une forme d’indiscipline anarchiste incompatible avec les exigences du combat révolutionnaire.
On aurait tort, cependant, de considérer que les principes d’organisation que l’on trouve dans Que faire ? revêtaient pour Lénine une dimension intemporelle. Dès 1907, il mettait en garde ceux qui voulaient « extraire cet ouvrage de son contexte historique » : son objectif était surtout de « tordre la barre » dans l’autre sens par rapport aux tenants d’une forme d’opportunisme en matière d’organisation. Les attaques formulées dans Que faire ? contre le « démocratisme » dans le parti n’ont pas valeur de principes généraux, elles s’inscrivent dans le cadre de la répression policière menée par l’autocratie tsariste, qui condamne le parti à la clandestinité. La critique de l’emprise de l’idéologie bourgeoise sur les masses doit elle-même être replacée dans le contexte d’une société russe encore majoritairement illettrée au début du XXe siècle.

Refuser le spontanéisme sans mépriser le spontané
La stratégie révolutionnaire développée par Lénine dans la Russie tsariste impliquait des objectifs d’ordre militaire : il s’agissait de construire une organisation capable de prendre le pouvoir par la force, dans le cadre d’une insurrection armée. Nous n’en som­mes plus là. Réfléchissant à la fin des années 1990 sur ce que pourrait être une théorie de l’organisation communiste de notre temps, Lucien Sève souligne dans Commencer par les fins (La Dispute, 1999) que, pour Lénine, il fallait « un parti capable d’agir efficacement à la violence », tandis que l’objectif est pour nous « de construire pacifiquement une large hégémonie permettant le dépassement progressif du capitalisme par l’initiative du plus grand nombre : cela requiert une force politique entièrement conçue pour travailler à la conviction ».
L’intérêt de la démarche de Lucien Sève me semble résider dans le fait de tenir de front deux affirmations complémentaires : d’une part, celle de l’obsolescence du centralisme démocratique comme mode d’organisation du parti communiste pour la France du XXIe siècle, d’autre part, celle de la pertinence des « considérants généraux de cette pensée organisationnelle que sont la critique du spontanéisme et la valorisation de la centralité ». On ne saurait remplacer le centralisme démocratique par la pure et simple désorganisation, dont on peut considérer à bon droit qu’elle est elle-même fort peu démocratique. De ce point de vue, le risque de tomber dans l’extrême inverse existe toujours. C’est d’ailleurs ce que souligne le politiste Julian Mischi lorsqu’il affirme, dans Le Communisme désarmé (Agone, 2014), que le PCF est devenu, à bien des égards, « l’un des partis de France les moins centralisés ».

« Seul un parti, compris comme “dispositif organisateur permanent de prises de conscience et d’initiative politiques”, reste en mesure de répondre à la double exigence à laquelle Lénine était déjà confronté en son temps : approfondir l’immédiat et synthétiser le divers. »

C’est pour cette raison que, pour Lucien Sève, seul un parti, compris comme « dispositif organisateur permanent de prises de conscience et d’initiatives politiques », reste en mesure de répondre à la double exigence à laquelle Lénine était déjà confronté en son temps : approfondir l’immédiat et synthétiser le divers. On peut lui assigner trois grandes fonctions : premièrement, « organiser le travail d’analyse et de prospective théoriques qui, loin de l’immédiateté spontanée, de ses œillères et de ses pièges […] permet seul de maîtriser en pensée le réel à transformer » ; deuxièmement, « organiser […] la mise en cohérence pratique de tous les mouvements sociaux » ; troisièmement, permettre « l’expression efficace de tous ces mouvements dans les formes politico-étatiques existantes telles qu’elles sont elles-mêmes organisées ». Lucien Sève est cons­cient qu’on ne peut se départir entièrement de la tension entre verticalité du pouvoir et horizontalité de l’auto-organisation, notamment parce que les communistes doivent aussi agir sur un terrain qu’ils n’ont pas choisi : celui de la politique institutionnelle, qui implique toujours une forme de délégation de pouvoir. Reste à savoir lequel des deux pôles aura barre sur l’autre. Tout en critiquant le spontanéisme, Lénine maintenait l’idée que le parti révolutionnaire « puise toute sa force dans le mouvement ouvrier spontané ». La leçon n’a pas perdu de son actualité.

*Jean Quétier est philosophe. Il est agrégé de philosophie et doctorant à l'université de Strasbourg.